Sisyphe à Fnideq

Fouad Laroui.
Fouad Laroui.. KF Corporate

ChroniqueQue peut-on faire? Inventer des machines, hâter l’avènement de l’âge des robots, qui accompliraient toutes ces besognes ingrates?

Le 20/10/2021 à 11h01

Je n’arrive pas à l’oublier. C’était au mois de juillet, à Fnideq. J’ai vu un Sisyphe des temps modernes, un Sisyphe marocain.

On sait que le fils d’Éole fut condamné par les dieux à un châtiment désespérant: il devait rouler un lourd rocher jusqu’au sommet d’une montagne, d’où le rocher dégringolait dans la vallée, à son point de départ. Tout était à recommencer.

Albert Camus s’empara du mythe grec pour en faire le symbole de la condition absurde de l’homme. Mais Camus n’était pas Sartre et sa conception de l’absurde n’était pas aussi radicale que celle du pape de l'existentialisme. On se souvient de la dernière phrase de son essai: “Il faut imaginer Sisyphe heureux.”

La question dont Camus traitait était simple dans son énoncé mais redoutable dans ses développements: pourquoi Sisyphe ne se suicidait-il pas? Bien sûr, il ne s’agissait plus du fils d’Éole mais de l’homme, tout simplement. Pourquoi s'obstiner à mener une vie absurde? Sartre trouvait la réponse dans l’engagement politique, Camus dans une sorte de jouissance des sens (le soleil, la mer, l’amour…) tempérée par l’engagement, là aussi, mais plus humaniste que politique. Frères humains qui après nous vivrez

Holà, me dites-vous, on n’est pas à Saint-Germain-des-Prés, ni en cours de philo. Et Fnideq, dans tout ça?

J’y arrive. Donc, en juillet dernier, à Fnideq, j'ai vu un employé de la municipalité ramasser systématiquement, en continu, tout ce que les gens ou leurs enfants jetaient (mégots de cigarettes, paquets de chips, kleenex...). C’est-à-dire qu'il était posté dans la direction du vent et qu'il attrapait tout ce qui arrivait dans sa direction. Cela se passait sur l’avenue Mohammed V, juste à côté de cette jolie mosquée blanche et bleue qui orne le front de mer. Il y a là une pelouse et des bancs, de quoi inciter les familles à y prendre le frais. D'où les mégots, les chips, les mouchoirs de papier… Tâche ingrate, sans fin, amère, amère, toujours recommencée.

Fasciné, j’observais notre Sisyphe rifain. Il boitait légèrement, il avait l’air souffreteux sous son chapeau de paille mais il était d’une application remarquable, n’hésitant pas à braver le flot des voitures pour attraper une boîte vide de biscuits envolée au gré des bourrasques. Le pire ennemi de notre homme, c’était donc Éole, dieu des vents… Le père de Sisyphe, ô coïncidence!

Revenu à M’diq, où je logeais alors, je n’arrivais pas à chasser de mon esprit l’image de ce gars ferraillant contre les déchets, la pollution, les incivilités. Faut-il l’imaginer heureux? Peut-être. Tout travail confère à l’homme une dignité que l'oisiveté ou le chômage ne peuvent lui donner.

Pardon pour ces élucubrations philosophiques. Revenons sur le plancher des vaches. Que peut-on faire? Inventer des machines, hâter l’avènement de l’âge des robots, qui accompliraient toutes ces besognes ingrates? Notre homme, je l’imagine plus aisément heureux de se cultiver, de lire, d’écouter de la musique, heureux d’explorer et de découvrir le monde, heureux en amour et en amitié…

Oui, décidément, des machines, des robots... Le développement, c’est aussi ça: qu’il n’y ait plus de Sisyphe à F’nideq, ni ailleurs.

Par Fouad Laroui
Le 20/10/2021 à 11h01

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