De 7,2 enfants par femme en 1962 à seulement 1,97 en 2024. En 62 ans, le Maroc a vu son taux de fécondité chuter à un niveau inférieur au seuil de remplacement des générations, fixé à 2,1 enfants par femme. Un basculement qui appelle à repenser en profondeur les politiques publiques pour les décennies à venir. Ce constat a été dressé par Otmane Gair, président de l’Observatoire national du développement humain, lors d’une table ronde sur les transitions démographiques, organisée le 17 février.
Pour Otmane Gair, «le Maroc a connu une transition démographique accélérée en l’espace de 30 ans. Le taux de croissance de la population a été divisé par 3, passant de 2,6 en 1994 à 0,85% en 2024». Une évolution qui «s’explique notamment par la baisse du taux de fécondité», un indice qui mesure le nombre moyen d’enfants qu’aurait une femme au cours de sa vie.
Un stade avancé de la transition démographique
Selon Fouzia Daoudim, experte en démographie et statistique auprès du Haut-commissariat au plan (HCP), «les résultats du recensement de 2024 indiquent que le Maroc se situe aujourd’hui à un stade avancé de sa transition démographique».
«Deux indicateurs illustrent cette rupture. D’une part, l’espérance de vie qui est passée de 47 ans en 1960 à 76,4 ans en 2024, traduisant ainsi les progrès sanitaires et sociaux réalisés dans notre pays. D’autre part, l’indice synthétique de fécondité qui est tombé de 7,2 enfants par femme en 1960 à 1,97 enfants par femme en 2024, soit un niveau inférieur au seuil de remplacement des générations qui est de 2,1 enfants par femme», fait-elle savoir.
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D’après Fouzia Daoudim, les projections démographiques à l’horizon 2040 mettent en évidence «des trajectoires différenciées entre le Maroc, l’Afrique (dans son ensemble, Ndlr) et l’Europe». À l’échelle continentale, «l’Afrique connaîtra une croissance démographique rapide. Sa population devrait presque doubler entre 2004 et 2040, renforçant ainsi son poids démographique à l’échelle mondiale. À l’inverse, l’Europe s’oriente vers une stagnation, voire un recul démographique dans certains pays sous l’effet de la persistance d’une faible fécondité et de l’accélération du vieillissement».
Concernant le Maroc, elle a précisé qu’il suit une trajectoire intermédiaire entre les deux. Ainsi, «la population continuera à augmenter à un rythme d’environ 230.000 habitants par an d’ici 2040. Mais la croissance démographique connaîtra un ralentissement progressif. Cela signifie que la croissance de la population marocaine n’est pas tirée par une fécondité élevée, mais par ce que l’on appelle en démographie l’inertie démographique, liée à la structure par âge d’une population jeune encore large».
Dans la continuité de cette analyse, Marielle Sander, représentante du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) au Maroc, souligne que «les résultats du dernier recensement sont clairs. Le Maroc vit un tournant démographique majeur. Aujourd’hui, le nombre moyen d’enfants par femme est plus bas que le niveau nécessaire pour remplacer la population. La croissance démographique ralentit fortement et la structure par âge change rapidement». Elle précise que «ces changements ne sont ni positifs ni négatifs en soi. Ils demandent une adaptation claire et cohérente des politiques publiques».
Une pyramide des âges en recomposition
Fouzia Daoudim explique, par ailleurs, que «la véritable portée de la transition démographique, ce n’est pas seulement la baisse du rythme de croissance, mais surtout les mutations structurelles profondes qu’elle induit».
Elle a illustré cette transformation par l’évolution de la pyramide des âges. «En 1971, la base était large, traduisant une forte fécondité et une population très jeune. Progressivement, cette base s’est rétrécie sous l’effet du recul durable de la fécondité, tandis que le sommet s’est élargi en raison de l’allongement de l’espérance de vie», détaille-t-elle.
«Suite à ces changements structurels, on observe d’abord un recul durable des moins de 15 ans, qui passent de 26,5% en 2024 à 19,2% à l’horizon 2040. Cette évolution se traduit mécaniquement par une diminution des effectifs scolaires. Les 6-11 ans passeraient de 4,2 millions à 3 millions et les 12-14 ans de 2,1 millions à 1,5 million», poursuit l’experte en démographie.
Pour Fouzia Daoudim, «cette tendance ne doit pas être perçue comme une baisse quantitative inquiétante, mais comme une opportunité stratégique. La diminution du nombre d’enfants peut permettre d’améliorer la qualité de l’enseignement, de réduire la pression sur les infrastructures scolaires et d’augmenter les taux de scolarisation et de réussite».
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Cette lecture est partagée par Mohamed Chater, chercheur associé à l’Institut royal des études stratégiques (IRES), qui affirme que «la contraction de la population a un effet immédiat. La pression sur les infrastructures d’apprentissage et celle concernant la santé va baisser. C’est une opportunité formidable de faire de la qualité. Aujourd’hui, la qualité s’impose à nous, il ne faut pas qu’on lui tourne le dos». Selon lui, «aller vers la qualité signifie jouer sur la productivité et la compétitivité». Il estime que «le capital humain doit être mieux doté en apprentissages solides et à jour, et doté en compétences transversales».
Il ajoute que «l’intégration au marché du travail doit être élargie, notamment pour les femmes, les jeunes et les NEET». Il souligne que «la protection sociale devient un enjeu d’équité et de justice» et que «les réponses aux défis démographiques doivent être territorialisées», les problématiques d’emploi et d’habitat ne se posant pas avec la même intensité selon les régions. Il met également en garde contre «la fuite des compétences» et contre l’impact potentiel du réchauffement climatique si aucune résilience n’est mise en place.
Vieillissement accéléré et soutenabilité
Fouzia Daoudim a également mis en lumière l’accélération du vieillissement. «Entre 2024 et 2040, le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus passerait de 5,1 millions, soit 13,9% de la population, à près de 7,9 millions, représentant environ 19,5% de la population», dit-elle.
Elle précise qu’«au-delà de l’augmentation numérique, il faut s’intéresser à la qualité du vieillissement. La prévalence des handicaps augmente fortement avec l’âge. Elle atteint 18,5% chez les 60 ans et plus, avec des niveaux encore plus élevés en milieu rural». Selon elle, «cette évolution pose directement la question de la soutenabilité des systèmes de retraite, de l’adaptation de la protection sociale et du renforcement des services de santé, notamment la gériatrie».
Ces constats rejoignent l’analyse de Younes Lhadj Kacem, expert en politiques économiques et sociales auprès du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui affirme que «le Maroc entre dans une phase de vieillissement accéléré. La fécondité recule, la part des seniors augmente rapidement, la population en âge d’activité se contracte progressivement... et cela interroge directement la soutenabilité des retraites, la pression sur les systèmes de santé, l’adaptabilité de nos villes et l’évolution des solidarités familiales».
Il insiste sur un changement de perspective: «La question n’est plus combien vivons-nous, mais comment vivons-nous ces années supplémentaires?» Il considère que «le vieillissement n’est pas uniquement une charge, il peut devenir un levier à condition d’anticiper». Cela suppose une approche intégrée, un basculement vers des soins de longue durée et une meilleure articulation entre santé, protection sociale et urbanisme.
Une fenêtre démographique sous conditions
La question de la fenêtre démographique a également été abordée. Selon Fouzia Daoudim, «nous vivons aujourd’hui ce que l’on appelle la fenêtre démographique, une phase particulière de la transition où la proportion de la population en âge d’activité est plus élevée que celle des dépendants». Elle précise que «les transformations de la structure par âge ont conduit à une augmentation significative de la population active potentielle qui passerait de 22,1 millions en 2024 à près de 24,8 millions en 2040».
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«Cela crée une configuration favorable à la croissance», affirme-t-elle. Mais elle avertit que même si «cette situation constitue une opportunité stratégique», elle n’est pas permanente. «La dynamique favorable devrait progressivement s’atténuer en 2038. En d’autres termes, la manière dont nous investissons aujourd’hui dans cette phase va déterminer la trajectoire de développement des prochaines décennies».
Dans cette perspective, Marielle Sander rappelle que «le dividende démographique n’est pas automatique. Beaucoup de jeunes sont sans emploi, sans formation ou sans études. La participation économique des femmes reste faible. Les inégalités territoriales persistent». Elle insiste sur la nécessité d’«investir dans la jeunesse, dans la qualité de l’éducation et des compétences, de libérer le potentiel économique des femmes et d’investir dans la santé tout au long du cycle de vie pour assurer une longévité active et un vieillissement digne».
Mahdi Halmi, coordonnateur des programmes au FNUAP, appelle, quant à lui, à «la convergence des politiques publiques» et propose un mécanisme de suivi annuel du dividende démographique afin d’évaluer si le pays est en bonne voie et d’éclairer les décisions des responsables publics.
Le Maroc dispose donc encore de quelques années pour transformer sa transition démographique en moteur de développement. Mais cette marge est étroite et délimitée dans le temps. À mesure que la population vieillit, les équilibres économiques deviendront plus fragiles. Les choix opérés aujourd’hui pèseront sur plusieurs générations. L’urgence n’est plus théorique, elle est structurelle, comme le confirment les experts.







