Aujourd’hui, mercredi 14 janvier, on fête officiellement le Nouvel An amazigh au Maroc. C’est une journée chômée et payée, comme on dit en langage administratif. Je ne sais pas si tout le monde a conscience du progrès que cela représente par rapport à ce que la situation était il y a seulement quelques décennies.
La (ou les) langue(s) amazigh(es), bien qu’étant les plus anciennes parlées dans le pays, sont longtemps resté(es) sans aucune reconnaissance institutionnelle au Maroc: il est vrai que l’affaire du «Dahir berbère» de 1930 avait rendu le sujet très délicat, pour ne pas dire tabou. Ce n’est qu’en 1991 que la revendication dite «berbériste» émerge vraiment au Maroc, soit plusieurs années après le «Printemps berbère» –ou plutôt kabyle– de l’Algérie voisine. Le 5 août de cette année-là, une demi-douzaine d’associations, réunies à Agadir, rendent public un texte réclamant la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes. Trois ans plus tard, le 1er mai 1994, sept manifestants sont arrêtés à Goulmima pour avoir défilé avec des banderoles rédigées en tifinagh. À la fin des années 1990, le climat change: démocratie et droits de l’homme s’installent au cœur du débat politique. Le mouvement identitaire berbériste se greffe sur cette évolution.
L’enseignement de la «langue amazighe» –c’est ainsi qu’elle est officiellement désignée– est annoncé dans un discours prononcé par le roi Mohammed VI le 30 juillet 2001. Il est effectivement lancé en 2003-2004 avec comme objectif de le généraliser dans toutes les écoles à l’horizon 2008. Mais à l’heure où ces lignes sont écrites, peu d’élèves du primaire ont pu y accéder effectivement. Les problèmes de la formation et des ressources humaines avaient été, semble-t-il, sous-estimés.
«De toute façon, nous descendons tous de l’ancêtre commun des homo sapiens et des néandertaliens qui vivait dans la carrière Thomas près de Casablanca il y a environ 773.000 ans»
— Fouad Laroui
Du point de vue linguistique, le berbère (tarifit dans le Rif, tamazight dans l’Atlas, tachelhit dans le Souss) est l’une des branches de la grande famille linguistique chamito-sémitique (ou afro-asiatique), qui comprend, outre le berbère, le sémitique, le couchitique, l’égyptien (ancien) et, avec un degré de parenté plus éloigné, le groupe «tchadique» (haoussa). Dès 1838, Champollion, préfaçant le Dictionnaire de la langue berbère de Venture de Paradis, établissait une parenté entre cette langue et l’Égyptien ancien. Il fallut attendre les progrès décisifs réalisés dans l’étude du sémitique ancien pour que soit proposée, en 1924, l’intégration du berbère dans la famille chamito-sémitique. La parenté constatée à l’intérieur de cette famille entre le berbère, l’égyptien et le sémitique, confirme les données anthropologiques qui militent, elles aussi, en faveur d’une lointaine origine orientale des Amazighs.
(De toute façon, nous descendons tous de l’ancêtre commun des homo sapiens et des néandertaliens qui vivait dans la carrière Thomas près de Casablanca il y a environ 773.000 ans– voir l’article Early hominins from Morocco basal to the Homo sapiens lineage paru il y a deux semaines dans Nature, la plus prestigieuse revue scientifique du monde.)
Hier, j’ai dîné à Benguerir avec quelques collègues universitaires. La discussion était si passionnante– chacun y apportant des éclairages à partir de la discipline scientifique qu’il pratique– qu’il était minuit passé quand nous nous séparâmes. Il pleuvait un peu, ce qui nous mit d’excellente humeur. (Quand il pleut dans les arides R’hamna, c’est que tout va bien au Maroc.) Quelqu’un fit remarquer que ces premières minutes de mercredi annonçaient le Nouvel An amazigh. Par jeu, chacun chercha ce qu’il y avait d’amazigh en lui. Pour celle dont les parents venaient de Ouarzazate, ce fut aisé. Pour moi, l’ascendance souirie (par ma mère) menait, en remontant le fil des ancêtres, à la puissante tribu berbère des Houaras qui vivait entre les fleuves Souss et Drâa, avec Taroudant comme fief. L’ami A., bien que doukkali, avait une grand-mère rifaine. B. était marié à une fille d’Azilal… Bref, chacun se trouva une raison de fêter Yennayer et de tenter un Assegas ameggaz plus ou moins réussi.
Et c’est très bien ainsi. Tout cela fait d’excellents Marocains, pour paraphraser la fameuse chanson de Maurice Chevalier– et c’est cette unité dans la diversité qui fonde le concept de tamaghribit, qui est notre bien commun le plus précieux.





