L’exploit de Abdelkrim Hachadi: il bâtit son propre cockpit de Boeing 737

À Rabat, un ingénieur a conçu un simulateur de vol de Boeing 737
Le 22/02/2026 à 09h40

VidéoConsultant industriel, fort de plus de quarante ans d’expérience auprès de grands groupes de l’aéronautique et de l’automobile, Abdelkrim Hachadi parcourt aujourd’hui le monde… sans quitter son salon. Par passion, il s’est lancé il y a près de 20 dans un projet farfelu, celui de concevoir et construire, avec ses propres moyens, un simulateur de vol plus vrai que nature. Installé à Rabat, ce sexagénaire rêve toujours plus grand et espère transformer cette passion en un véritable lieu de transmission, ouvert aux jeunes générations. Immersion.

Depuis son salon à Rabat, Abdelkrim Hachadi peut rejoindre Marrakech, Paris ou encore des aéroports asiatiques. Aux commandes de son simulateur de vol, il s’apprête à décoller pour Marrakech. Harnais attaché, check-list déroulée, écrans allumés, l’illusion est totale. Ingénieur de formation, pilote et passionné d’aéronautique depuis l’enfance, il a consacré près de vingt ans à la construction de ce simulateur de Boeing 737, hyperréaliste.

Ce réalisme, Abdelkrim Hachadi l’a payé au prix d’un long parcours, souvent solitaire, fait d’acharnement et de remises en question. À l’écouter, le simulateur n’est pas seulement le résultat d’un savoir-faire technique, mais aussi la somme de cycles émotionnels que connaissent tous ceux qui bâtissent quelque chose «à la main», sans cadre, sans équipe et sans garantie. «C’est un exercice d’isolement qui ne pardonne rien. L’esprit alterne entre enthousiasme créatif et profonde lassitude. En cas d’échec, le recul n’est pas une option, c’est un passage obligé pour reconstruire», raconte-t-il. Quant à la question du coût, il préfère ne pas en parler, «parce que ça n’a pas de prix. Les heures de travail, les heures d’angoisse, les nuits blanches, tout ça, ça n’a pas de prix», dit-il. Le cockpit est abouti, mais il n’est pas figé. Chez lui, l’amélioration est permanente, et l’obsession de précision ne s’arrête pas à la porte du simulateur.

Une réplique fidèle du Boeing 737

C’est en 2006 que germe l’idée du projet. Installé en France, où il conseille les industries de pointe — automobile et aéronautique —, Abdelkrim Hachadi entame un rigoureux travail de recherche. Ce qui n’est alors qu’une veille documentaire préfigure déjà sa future transition vers la retraite. «Je suis pilote, mais je n’aurai jamais les moyens de m’acheter un avion», se disait-il à l’époque avant justement d’avoir l’idée de se construire un simulateur. À l’époque, les solutions clés en main n’existaient pas. Il bricole, teste, démonte, recommence. «Au départ, il n’y avait rien du tout. J’ai commencé avec des bouts de bois, des carcasses d’ordinateurs découpées», se remémore Abdelkrim Hachadi. Certaines pièces du cockpit sont fabriquées artisanalement, d’autres commandées à l’étranger. Les deux manches de commande, les yokes du Boeing 737, proviennent d’Australie notamment. «Ce sont de vrais yokes de 737», précise-t-il, avec fierté.

Au-delà de l’esthétique, le réalisme est technique. Le simulateur repose sur des logiciels professionnels développés par Lockheed Martin. «Ce logiciel représente pratiquement tous les aéroports du monde, avec une visualisation plus ou moins fidèle», explique Hachadi, qui s’est chargé de télécharger des aéroports marocains. Les bases de données sont mises à jour chaque mois, tout comme dans les compagnies aériennes. «Ce sont les vraies données de navigation, exactement les mêmes», dit-il, notant que les cartes utilisées sont également celles des pilotes de ligne, accessibles via abonnement. Par railleurs, le simulateur dispose aussi d’une station instructeur permettant de générer des pannes, des scénarios ou des conditions météorologiques dégradées. «Je peux créer une météo particulière, provoquer une panne du moteur, positionner l’avion à dix nautiques et recommencer un exercice jusqu’à ce qu’il soit parfait», des options qui permettent à ce sexagénaire de ne pas perdre la main comme il dit.

Une communauté de passionnés engagée

À mesure que l’avion s’aligne sur la route de Marrakech, la radio se remplit de voix, d’instructions courtes et de réponses calibrées, comme dans un vrai cockpit. Un contrôleur demande une réduction de vitesse, puis impose une altitude. Un autre appareil est annoncé en approche, plus lent, plus proche. Dans le casque, le ton change, la cadence s’accélère, et l’on comprend que cette séquence ne se résume pas à «piloter pour le plaisir». Ici, la discipline du vol se rejoue dans ses détails les plus précis. La tension est réelle, l’attention aussi.

«Tous ceux que vous entendez sont connectés au même logiciel», glisse Abdelkrim Hachadi, en gardant les yeux rivés sur ses écrans et la main posée sur les commandes. Derrière ces échanges, se dessine une communauté aussi hétérogène qu’exigeante. «Il y a des professionnels, des étudiants, des pilotes en exercice, des retraités et de simples passionnés», détaille-t-il. Le simulateur n’est pas seulement un cockpit domestique, c’est un point de rencontre où les pratiques s’entremêlent, où l’on vient apprendre, vérifier, répéter, conserver des automatismes. Les contrôleurs eux-mêmes y trouvent leur compte. «Ils participent à ces simulations avec les mêmes exigences de rigueur», insiste-t-il, rappelant que, dans la réalité comme dans le virtuel, le contrôle aérien est une matière de précision, de procédures et de niveaux.

L’outil va même plus loin, au point d’attirer des pilotes qui cherchent à se confronter à un terrain avant d’y poser des roues en conditions réelles. «J’ai également des pilotes qui sont allés, par exemple, en Asie et n’ont jamais fait une approche sur tel ou tel terrain, qui viennent le faire ici», explique Abdelkrim Hachadi. Non pas pour «voir le paysage», mais pour travailler. Approches, remises de gaz, trajectoires en montagne, enchaînements de check-lists et gestion d’imprévus. «Ils viennent travailler des approches, des procédures de remise de gaz, s’il y a des montagnes, etc.», précise-t-il.

D’un cockpit privé à un musée vivant

C’est précisément cette maturité technique qui le pousse aujourd’hui à l’ouverture. Abdelkrim Hachadi refuse que sa création demeure un secret jalousement gardé par quelques initiés. «Il est temps de transmettre, de partager ma passion avec d’autres», confie-t-il. De cette volonté naît son projet le plus ambitieux: l’édification d’un musée. Loin des galeries figées et silencieuses, il imagine un espace vivant, dédié à la manipulation et à l’expérimentation. «Mon souhait est de l’offrir aux passionnés. C’est pourquoi ce simulateur y trouvera sa place, aux côtés d’un second modèle sur lequel je travaille déjà. Il y aura également des modules adaptés aux enfants pour susciter des vocations», poursuit-il.

Ce projet de musée s’appuie aussi sur une autre facette de son travail qu’il a mené depuis des décennies, celui de collectionner. Au fil des années, Abdelkrim Hachadi a accumulé des pièces, des documents, des objets rares liés à l’histoire de l’aviation et, surtout, à l’Aéropostale, convaincu que le Maroc occupe une place singulière dans cette mémoire. «Le Maroc a son histoire liée à celle du développement de l’aviation», rappelle-t-il. Parmi les pièces qu’il conserve, deux médailles occupent une place à part. Elles ont été décernées par le sultan Moulay Youssef à l’ingénieur Pierre-Georges Latécoère, pionnier de la liaison entre la France et le Maroc en 1919. «Ces médailles, je les ai. Et je veux absolument les mettre dans ce musée, le jour où il verra le jour», espère-t-il. Il nourrit même un souhait précis, presque symbolique, pour compléter ce fil conducteur, obtenir le décret original attestant de cette décoration afin d’en faire, un jour, le cœur d’un récit patrimonial accessible aux jeunes Marocains.

Son ambition franchit désormais une nouvelle frontière: Abdelkrim ne souhaite pas seulement exposer l’histoire, il aspire à la ressusciter. «L’idée est de concevoir un musée vivant», résume-t-il. Il imagine un espace de création où la transmission s’opérerait par le geste, le contact avec la matière et l’immersion en atelier, sous l’œil du public.

Le projet prend une dimension spectaculaire lorsqu’il évoque la reconstruction du mythique Breguet 14 — célèbre biplan de 1917. «Je veux le bâtir à partir des plans originaux, que j’ai réussi à retrouver», détaille-t-il avec enthousiasme. Dans cette perspective, il appelle de ses vœux une synergie avec les centres de formation et l’OFPPT, transformant le musée en un véritable chantier pédagogique permanent.

Pour Abdelkrim Hachadi, ce lieu ne serait plus une simple galerie, mais une fabrique de vocations, un sanctuaire où la mémoire aéronautique se transmet par l’action et le savoir-faire.

Malgré les démarches, le projet de musée peine à trouver un écho institutionnel. Pourtant, Abdelkrim Hachadi en est convaincu, le Maroc possède une histoire aéronautique riche, un savoir-faire et une intelligence qu’il faut valoriser. Son simulateur, unique au Maroc, est aujourd’hui prêt. Lui, continue d’y voler régulièrement pour «garder les réflexes de pilote». Mais son regard est déjà tourné vers l’avenir. Tout ça ne demande qu’à être partagé, notamment à travers un musée pour transmettre une passion, préserver une mémoire et, peut-être, donner des ailes à de futures vocations.

Par Faiza Rhoul
Le 22/02/2026 à 09h40