À Tafraoute et sa région, depuis le 19ème siècle, des femmes ont su dépasser les limites imposées par la société pour occuper une place unique dans la vie religieuse et sociale: les Tigourramines, Tigourramte au singulier, vient de Agouram, savant religieux, fqih. Des femmes pieuses, respectées pour leur droiture et leur sagesse.
Elles avaient un statut moral et spirituel et étaient reconnues pour leur connaissance du Coran, leur autorité morale, leur rôle d’accompagnement religieux et social.
À l’époque où les femmes étaient exclues du savoir religieux, elles étudiaient le Coran et les hadiths et prodiguaient des conseils spirituels.
La région de Tafraoute était très conservatrice. Les femmes n’étaient pas scolarisées et circulaient couvertes de l’amalhaf, voile qui ne laissait paraitre qu’un œil. Pourtant, les Tigourramines étaient pleinement respectées et leur autorité pouvait dépasser parfois celle des hommes.
Encore plus étonnant la présence d’un mausolée d’une sainte, Lalla Taalat, à Idaougnidif, qui attire, lors du mouggar, moussem annuel, plus de 60.000 pèlerins. Cette femme s’est imposée, à la fin du 18ème siècle, par son érudition en Islam et a créé une grande zawiya, ouverte à ce jour à des dizaines de jeunes désireux de se spécialiser en Islam.
Les Tigourramines étaient guérisseuses. Elles prodiguaient des soins de santé traditionnels. Les femmes s’adressaient à elles pour des conseils de tout ordre, y compris conjugaux et intimes. Elles organisaient des majlis, où les femmes des villages avoisinants se rassemblaient. Majlis, mot arabe signifie assemblée, réunion.
Les Tigourramines organisaient ces majlis pendant ou hors des fêtes religieuses. Des séances de dhikr: récitation coranique, prières sur le Prophète. Ce qui a permis aux femmes de cette région d’avoir leurs propres espaces religieux et sociaux et d’être guidées dans leur piété et leur vie puisqu’elles ne pouvaient s’adresser à des fqihs hommes.
Les Tigourramines jouaient un grand rôle dans les funérailles. Dans les traditions amazighes, le deuil se passe en silence, dans la discrétion totale, dans la dignité. Ni pleurs bruyants, ni hurlements, ni cris. La douleur se vit intérieurement. Les Tigourramines aidaient les femmes à canaliser cette douleur, à la calmer et à la transformer en recueillement.
Elles célébraient la mort et enseignaient son acceptation: comme la naissance, la mort est naturelle et dictée par Dieu.
Dans les funérailles, elles guidaient les femmes dans la récitation du dhikr, comme La ilaha illa Allah, Mohamed rassoulou Allah, Dieu est unique et Muhammad est son Prophète. Phrases répétées pendant des heures, de manière rythmée, apportant apaisement et sérénité aux proches du défunt.
«Dans les montagnes de l’Anti-Atlas, la mémoire des Tigourramines murmure toujours qu’au-delà des siècles, certaines femmes ont su faire de la foi une autorité plus forte que les règles de leur temps»
— Soumaya Naamane Guessous
Lorsque ces Amazighes ont migré vers les villes, ils ont emporté ces pratiques avec eux.
Aujourd’hui encore, dans leurs funérailles urbaines, des femmes jouent ce rôle, encourageant le dhikr et la récitation du Coran plutôt que les pleurs bruyants. Les traditions du majlis se perpétuent, offrant un cadre spirituel et collectif lors de cérémonies pour honorer le souvenir des défunts, au-delà des funérailles.
Ce modèle se distingue fortement des pratiques d’autres régions. Dans le Rif, le Moyen Atlas ou certaines plaines comme Abda, Chaouia et Doukkala, les funérailles féminines peuvent être spectaculaires. Cris, ululations.
Chez certaines populations arabophones, la femme pouvait se lacérer le visage ou les bras: ta tanedabe. Elle utilisait ses ongles ou parfois des morceaux tranchants d’un ustensile brisé pour saigner et accentuer la démonstration de son chagrin.
Une femme pouvait ôter son foulard devant les hommes, geste honteux, se tirer les cheveux ou tahlague, se couper les cheveux en public. Certaines taytmarghou fi al ghaysse, s’enroulaient dans la boue et s’en enduisaient le visage.
Dans des régions arabophones, à la campagne et en ville, les femmes faisaient appel à des pleureuses professionnelles, appelées nalha, al-addadate ou al-bakkayate, pour faire pleurer les proches.
Les chants et lamentations rythmés, en chœur, pouvaient durer des heures. Leur rôle était socialement reconnu et ritualisé: elles connaissaient des poèmes, des chants funèbres, et savaient rythmer leurs lamentations pour créer une scène publique de deuil.
Si les pleureuses professionnelles ont disparu aujourd’hui, parfois des femmes venues présenter leurs condoléances enlacent les proches du défunt en récitant des phrases pour faire pleurer: «Il t’a laissé et il est parti, l’être cher vous a abandonnés, qui va s’occuper de vous? Ma mère bien-aimée, tu m’as laissée orpheline…»
L’évolution des mentalités a fait reculer ces formes d’expression extrême du chagrin. Le deuil s’exprime plutôt dans la retenue, à travers la prière, la récitation du Coran et le recueillement.
Les rituels, les coutumes et la manière de vivre le deuil varient d’une région à l’autre. Une diversité qui illustre la manière dont la tradition et le contexte social façonnent l’expression du chagrin.
Dans les montagnes de l’Anti-Atlas, la mémoire des Tigourramines murmure toujours qu’au-delà des siècles, certaines femmes ont su faire de la foi une autorité plus forte que les règles de leur temps.
Elles ont transmis une autre manière de vivre la foi: sobre, maîtrisée, profondément intériorisée. Elles étaient des régulatrices du social, des gardiennes de l’équilibre émotionnel et collectif.
Leur histoire nous dit que la véritable autorité religieuse ne s’impose ni par le bruit ni par la domination, mais par la justesse, la constance et la capacité à apaiser.




