Le ramadan n’est plus ce qu’il était!

Karim Boukhari.

ChroniqueAlors qu’on a déjà traversé (parce que c’est un voyage, peut-être dans le temps) le tiers du ramadan, je n’ai toujours pas assisté à la moindre bagarre de rue. Quelle déception!

Le 28/02/2026 à 10h00

On le dit et on se plait à le répéter chaque année, avec un mélange de nostalgie et de reproche: «Le ramadan n’est plus ce qu’il était». Mais bien-sûr! La formule est devenue un rituel parallèle au mois sacré lui-même. Elle circule comme une ritournelle, une plainte douce-amère contre le temps qui passe et contre un Maroc qui change.

Ce qui a disparu, c’est la lenteur. Le ramadan d’hier se dilatait dans le temps et les journées défilaient dans un sacré ralenti. Même les siestes à répétition et les parties de mini-foot n’arrivaient pas à tuer le temps qui nous séparait de la fameuse «zouaga» (appel à la prière du f’tour).

Aujourd’hui, ça va plus vite. On sort du travail à la dernière minute, on commande en ligne et on dresse une table digne d’un mariage pour dix minutes d’ingestion silencieuse, chacun l’œil rivé sur son téléphone.

Il y a aussi la télévision, autrefois centre de gravité du foyer. La famille était réunie au complet devant un seul écran, cet imposant téléviseur qui ressemblait à une énorme caisse de fruits et légumes. Le «chef» avait la main sur la télécommande ou alors il demandait au plus petit: «Allez, lève-toi et monte le volume du son!»

Rappelez-vous de ces fameux «moussalssalates diniya» (feuilletons religieux) que l’on regardait comme des westerns islamiques. Abou Lahab, l’oncle du prophète, avait les sourcils broussailleux et parlait d’une grosse voix braillarde: c’était lui, notre méchant préféré, tellement caricatural qu’on finit (un peu) par l’aimer.

«Au fond, ce que l’on regrette le plus, ce n’est ni le sellou fait maison ni les interminables nuits des tarawih, mais la disparition de ce sentiment d’appartenir à un petit monde à part, le cercle des jeuneurs solidaires et partageurs»

—  Karim Boukhari

Et rappelez-vous d’Arrissala («Le Message», 1976) de Moustapha Akkad, sans doute le film le plus rediffusé dans l’histoire de la télévision marocaine. On a fini par le connaitre par cœur. J’ai essayé de le revoir, récemment, croyant ainsi retrouver la magie de l’enfance: je n’ai pas tenu plus d’une minute… À l’époque, pourtant, on le tenait pour un chef d’œuvre!

Mais tout cela est oublié, parti avec le vent. À présent, chacun regarde sa série, seul, avec ses écouteurs. Le partage et la «solidarité» n’existent plus.

Au fond, ce que l’on regrette le plus, ce n’est ni le sellou fait maison ni les interminables nuits des tarawih, mais la disparition de ce sentiment d’appartenir à un petit monde à part, le cercle des jeuneurs solidaires et partageurs. Les tables de f’tour étaient ouvertes et la maison ressemblait à une gare routière: le voisin célibataire, l’étudiant loin de sa famille et d’autres invités surprise trouvaient toujours une chaise…

À la place, nous avons aujourd’hui des livraisons express, des pâtisseries instagrammables ou des formules de f’tour – excursion à l’hôtel. Le sacré cohabite avec le marketing…

Et je ne parle même pas de la rue. Alors qu’on a déjà traversé (parce que c’est un voyage, peut-être dans le temps) le tiers du ramadan, je n’ai toujours pas assisté à la moindre bagarre de rue. Quelle déception!

Alors oui, dire que le ramadan «n’est plus ce qu’il était» relève aussi d’une illusion classique. Nous n’avons pas perdu notre ramadan, nous l’avons urbanisé, accéléré, numérisé. Chaque génération reconstruit un âge d’or qui correspond à son enfance. Le ramadan d’hier était plus simple parce que nous l’étions. Nous ne jeûnions même pas (parce que trop jeunes…), nous attendions simplement la chebakia et le moussalssal de la soirée. Nous ne pensions pas au prix des amandes ni aux embouteillages. Et nous aimions par-dessus voir les bagarres de rue comme des combats de boxe gratuits et tellement divertissants.

Par Karim Boukhari
Le 28/02/2026 à 10h00