À la veille de la demi-finale qui opposera le Maroc au Nigéria, cette CAN s’avère déjà riche en enseignements, et plus précisément en leçons de vie. À travers les comportements des équipes, leur esprit sportif, les propos de leurs coaches respectifs, mais aussi l’attitude des supporteurs, se profilent les valeurs d’un pays.
Depuis le début de la CAN, ces grandes retrouvailles des pays africains au Maroc nous ont beaucoup appris, sur les autres et sur nous-mêmes, et nous ont surtout, espérons-le, ouvert les yeux. À commencer par notre conception du «khawatisme». Si toutes les équipes ont reçu le même accueil une fois arrivées sur le sol marocain, les réactions de la délégation algérienne étaient forcément plus scrutées que d’autres. Idem du côté de leurs supporteurs. Car avec les images qui nous parviennent de notre voisin, l’hostilité à l’encontre du Maroc a atteint un tel degré que l’on est en droit de se demander – et c’est une réaction normale et saine – dans quelles dispositions viennent-ils au «Maroc», taxé de pays ennemi à longueur de journée dans leurs médias et dans les discours des politiques.
La surprise était au rendez-vous et l’on ne peut nier que les retrouvailles entre ces deux peuples dits «frères» se sont, grosso modo, bien passées. Les réseaux sociaux se sont fait l’écho de belles démonstrations d’amitié et de respect, et en cela, on se dit que tout n’est pas perdu. Dans les vidéos qui abondent, les Marocains leur demandent –avec une fausse innocence, convenons-en–: «vous mangez bien?», «vous aimez le tajine?», «et le couscous marocain?», «vous êtes bien accueillis?», «vous aimez le Maroc?»… Oui, oui, oui et encore oui, répondent en chœur nos voisins, qui n’ont pas tari d’éloges, contrairement à certains de leurs journalistes, sur ce pays qu’ils découvrent dans toutes ses avancées et sa modernité, loin des mensonges de la propagande marocophobe. Dans les tribunes, cet élan de fraternité s’est aussi traduit, du moins au tout début de la compétition, par la promesse de se soutenir, khawa khawa dans l’adversité, pour, inchallah, une finale fraternelle.
«oui à la fraternité, mais à celle qui est sincère, fondée sur de vraies valeurs communes, qui se nourrit du bonheur de l’autre, qui consiste à avancer ensemble et à grandir ensemble»
— Zineb Ibnouzahir
Et puis, la réalité a peu à peu repris le pas et mis à mal les contours d’une fraternité somme toute assez fragile. Car passée l’émotion des retrouvailles, face à un enjeu sportif porteur d’une dimension diplomatique, le vernis rose de ce khawatisme s’est écaillé. Dans les tribunes, les deux frères de naguère ont tôt fait de retrouver leur rivalité historique, quitte à soutenir l’adversaire de l’autre, adoptant la logique de «l’ennemi de mon ennemi est mon ami». Le khawatisme a alors changé de camp pour prendre une dimension africaine et non plus arabo-maghrébine. Et en cela, c’est une très bonne chose.
Et pour cause, cette CAN en particulier nous a permis de nous confronter à nos incohérences, nos faiblesses, mais aussi à notre hypocrisie. Jusque-là, nombreux étaient encore ceux qui dissociaient le Maghreb du reste de l’Afrique, s’inventant une soi-disant fraternité avec ceux qui leur ressemblent. «Khoutna fel islam», arguent encore certains de nos concitoyens en parlant de nos voisins, comme si le fait d’être musulmans créait un lien invisible qui nous contraindrait à passer l’éponge sur toutes les trahisons. Cette réflexion, complètement hors propos, témoigne surtout d’une inculture et d’un racisme latent, feignant d’ignorer que l’islam est une religion partagée par d’autres pays africains, notamment dans la région sahélienne, dans des pays voisins comme la Mauritanie, le Mali, le Niger ou le Sénégal.
Cette pseudo-fraternité exclusive se fonde en réalité sur le partage d’une même langue, d’un même faciès, d’une culture assez ressemblante… Autant de points communs qui ont volé en éclats dès lors que nos autres voisins africains, dont bon nombre de ressortissants sont installés au Maroc, nous ont donné une sacrée leçon en affichant non seulement leur respect pour le Maroc et leur soutien dans les tribunes, mais surtout, et c’est là le plus important, leur amour pour ce pays, au point d’en maîtriser parfaitement la langue. Devant les caméras des nombreux médias couvrant la CAN, sur les réseaux sociaux, ils sont de plus en plus nombreux à s’exprimer dans une darija sans fautes et à témoigner de leur attachement au Roi, qu’ils considèrent aussi comme le leur. Plus fraternel que ça, tu meurs.
Ces images et ces comportements nous poussent ainsi à nous questionner sur nous-mêmes et sur notre rapport aux autres. À qui accorde-t-on notre considération, notre amitié, notre dévouement, notre hospitalité? Que le Maroc soit reconnu à l’échelle mondiale pour son hospitalité sans faille et sa chaleur humaine, tant mieux. C’est la plus belle des publicités que de briller par ses valeurs humaines. Mais tout cela doit aussi se mériter.
Et en l’occurrence, de la même manière que le Maroc conditionne ses bons rapports diplomatiques à la reconnaissance de son intégrité territoriale, il doit en aller de même au sein des mentalités. Car comment peut-on parler de fraternité quand celle-ci s’évanouit, comme en témoignent de nombreuses vidéos, dès lors que l’on demande aux Algériens assistant à la CAN s’ils reconnaissent la marocanité du Sahara? Une question balayée d’un revers de la main par une réponse évasive et récurrente: «laissons la politique de côté». C’est bien là le problème. Nous ne pouvons pas laisser cette question de côté, car c’est elle qui conditionne aussi notre rapport aux autres. Peut-on être ami avec quelqu’un qui s’oppose à la réalisation de notre vœu le plus cher et promeut le séparatisme dans notre pays?
Alors oui à la fraternité, mais à celle qui est sincère, fondée sur de vraies valeurs communes, qui se nourrit du bonheur de l’autre, qui consiste à avancer ensemble et à grandir ensemble, dans la confiance et le respect mutuel. Merci à nos frères subsahariens, qu’ils soient musulmans ou non, de nous avoir rappelé la véritable définition du mot fraternité.








