36% en mars 2025 et puis 72% en mars 2026. En un an, le taux de remplissage des barrages a doublé. Entre-temps, le pays a traversé l’hiver 2025-2026 le plus pluvieux depuis 40 ans, avec 462 millimètres de précipitations enregistrés entre septembre et mars, soit 56% de plus que la moyenne sur cette période.
Abdelaziz Belhouji, expert en risques climatiques et ancien directeur de la Météorologie nationale, explique, dans cette interview réalisée dans le cadre de la célébration des journées mondiales de l’eau (22 mars) et de la météorologie (23 mars), pourquoi l’abondance d’aujourd’hui ne dispense pas de préparer une potentielle pénurie de demain.
Le360: Le Maroc sort de sept années de sécheresse sévère. Où en est-on aujourd’hui?
Abdelaziz Belhouji: Le changement est saisissant. Entre le 1er septembre 2025 et le 11 mars 2026, le pays a reçu environ 462 millimètres de pluie, selon les derniers chiffres communiqués par le ministère de l’Agriculture. C’est 56% de plus que la moyenne des trente dernières années et 134% de plus que sur la même période l’année précédente.
Pour comprendre ce que cela représente, il faut se rappeler d’où on vient. Il y a à peine un an, les barrages n’étaient remplis qu’à 36%, soit 6 milliards de mètres cubes à peine. Aujourd’hui, on dépasse les 72% à l’échelle nationale, l’équivalent de 12 milliards de mètres cubes. C’est un retournement de situation qu’on n’imaginait pas si rapide.
Revenons sur ces sept années de sécheresse. Qu’a réellement traversé le Maroc?
Une épreuve de fond, longue et usante. Selon le ministère de l’Équipement et de l’Eau, le Maroc a enchaîné sept années consécutives de déficit pluviométrique de 2018 à 2025. Et ce n’étaient pas des déficits légers, puisque les taux annuels ont atteint 54%, 71%, 59%, 85%, 66%, 71% et 58% par rapport à la moyenne annuelle des apports en eau. Sept années de suite, sans vrai répit. Les nappes s’appauvrissaient, les cultures souffraient, les réserves fondaient. On était dans une situation de stress hydrique structurel.
Et puis, en quelques semaines, tout a basculé. Comment cela s’est-il passé concrètement?
Entre décembre 2025 et février 2026, le pays a reçu des apports de 13,87 milliards de mètres cubes. C’est un excédent de 130% par rapport à la moyenne annuelle nationale.
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Sur le plan pratique, cela prolonge d’un à deux ans les horizons d’approvisionnement en eau potable selon les régions et libère des dotations supplémentaires pour l’irrigation agricole. C’est une bouffée d’oxygène réelle… mais elle ne va pas sans complications.
Vous dites «sans complications». Que voulez-vous dire?
Qu’un afflux d’eau aussi important ne signifie pas automatiquement la fin des problèmes. Au contraire, il en crée de nouveaux: des crues rapides, des ouvrages saturés, la nécessité d’ouvrir les vannes en urgence.
Les autorités se retrouvent face à des arbitrages très difficiles: faut-il garder de l’eau pour sécuriser l’approvisionnement futur, ou lâcher pour éviter qu’un barrage cède? Comment organiser des relâches contrôlées sans inonder des zones habitées en aval? Et si l’évacuation devient inévitable, comment la préparer vite et bien? L’eau, qui était une ressource à préserver coûte que coûte, devient soudainement un risque à gérer. C’est un changement de nature du problème, pas seulement de degré.
Justement, comment les pouvoirs publics ont-ils fait face à cette «bascule»?
Mieux qu’on ne pouvait le craindre, franchement. Plus de 154.000 personnes ont été évacuées de manière ordonnée, sans incident grave à déplorer. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. Organiser une évacuation de cette ampleur en situation de crise, dans des délais très courts, en coordination entre de nombreuses institutions, c’est loin d’être évident. Une partie de la presse internationale l’a d’ailleurs reconnu.
«Cette inégalité territoriale pose des questions concrètes et urgentes à savoir comment arbitrer entre les besoins en eau potable des grandes agglomérations, ceux des périmètres irrigués et la sécurité des zones exposées aux crues»
— Abdelaziz Belhouji
CNN, Reuters, Associated Press, le New York Times, le Guardian ont tous mis en avant une gestion jugée proactive, fondée sur l’alerte précoce, la coordination et des évacuations à grande échelle. Je ne dis pas que tout était parfait, il y a eu des dégâts matériels importants, mais sur la protection des personnes, le Maroc a tenu. C’est un acquis à ne pas minimiser.
Ce retournement affecte-t-il toutes les régions de la même façon?
Non et c’est un point qu’on ne doit pas occulter derrière les chiffres nationaux. Certaines régions, notamment dans le Nord, affichent des niveaux de remplissage très élevés. D’autres restent fragiles, exposées ou insuffisamment approvisionnées.
Cette inégalité territoriale pose des questions concrètes et urgentes à savoir comment arbitrer entre les besoins en eau potable des grandes agglomérations, ceux des périmètres irrigués et la sécurité des zones exposées aux crues? Le débat ne se réduit pas à un niveau des réserves nationales. La vraie question, c’est «où est l’eau», «quand arrive-t-elle» et «à quel risque». La réponse varie d’une région à l’autre, parfois d’un bassin versant à l’autre.
Quel rôle jouent donc les barrages et quelles sont leurs limites?
Les barrages demeurent au cœur de la stratégie hydrique du pays. Ils amortissent les chocs, sécurisent l’eau potable, soutiennent l’irrigation et contribuent à la stabilité économique de régions entières. Mais en période d’épisodes intenses, ces mêmes ouvrages deviennent des points de tension.
Un remplissage rapide exige une surveillance technique constante et une capacité à décider vite quant à la modélisation des apports, le déclenchement de lâchers, la coordination avec les autorités locales et l’information des populations riveraines. On ne peut plus se contenter de stocker. Il faut piloter en temps réel, en lien étroit avec toutes les institutions concernées et cette coordination ne s’improvise pas.
Aperçu des opérations de déversement préventif conduites au niveau du barrage Oued El Makhazine. (S.Kadry/Le360)
Cette séquence impose-t-elle de repenser la politique de l’eau dans son ensemble?
Elle l’impose clairement. Pendant des années, la priorité absolue était de «tenir» malgré le déficit en économisant, rationalisant et sécurisant l’existant. Aujourd’hui, ce n’est plus suffisant. On doit être capable de gérer à la fois la pénurie et l’excès, parfois à très peu d’intervalle. Cela suppose de passer d’une gestion au fil de l’eau à une véritable gestion du risque, fondée sur l’anticipation et la réaction rapide.
Les priorités publiques doivent évoluer en sécurisant l’alimentation en eau potable et l’irrigation, en pilotant des épisodes de surplus potentiellement dangereux et en réduisant les inégalités territoriales d’accès à la ressource. C’est une autre façon de gouverner.
Mais cet excès d’eau ne règle-t-il pas, au moins en partie, la question de la sécheresse?
Il faut se garder de cette illusion. Cet excès ponctuel ne change pas la trajectoire de fond. Le dernier rapport du GIEC est sans ambiguïté sur ce point. Les précipitations au Maroc suivent une tendance baissière liée au changement climatique. Ce que nous vivons en ce moment, c’est une oscillation à l’intérieur d’une tendance longue qui reste défavorable.
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Autrement dit, on doit faire face à deux contraintes à la fois: une variabilité accrue à court terme, des sécheresses sévères suivies d’épisodes intenses et une baisse structurelle des pluies sur le long terme. L’un n’efface pas l’autre. C’est précisément cette double contrainte qui doit structurer la stratégie hydrique du pays.
Quels sont les piliers sur lesquels cette stratégie doit reposer?
Il y en a quatre et ils sont complémentaires. Le premier, c’est l’économie de l’eau et la réutilisation des eaux usées puisque l’on ne peut pas continuer à gaspiller une ressource aussi précieuse. Le deuxième, c’est le développement et la gestion efficace des barrages, en améliorant leur pilotage en temps réel, pas seulement leur capacité de stockage.
Le troisième, c’est l’interconnexion des bassins versants, pour pouvoir transférer l’eau des zones excédentaires vers les zones déficitaires. Et le quatrième, c’est le dessalement de l’eau de mer, qui permet de s’affranchir partiellement des aléas pluviométriques pour les besoins en eau potable et pour certains usages agricoles côtiers. Ces quatre leviers doivent avancer ensemble.
Vous parlez d’interconnexion des bassins. Pourquoi est-ce si important?
Parce que l’eau n’est pas répartie uniformément sur le territoire et que le changement climatique va accentuer ces déséquilibres. L’interconnexion, c’est la capacité de capter les surplus là où ils se produisent pour renforcer les zones qui manquent.
Le projet d’interconnexion des bassins hydrauliques du Sebou et du Bouregreg pour sécuriser l’approvisionnement en eau de l’axe Rabat-Casablanca. . le360
Au Maroc, cette logique est autant une question d’aménagement du territoire que de sécurité nationale. Cela transforme l’eau en réseau. On ne dépend plus d’un seul bassin, on s’appuie sur la capacité collective à redistribuer. C’est comparable, dans sa philosophie, à ce qu’on fait pour l’énergie ou pour d’autres réseaux vitaux.
Qu’est-ce qui fait donc vraiment la différence dans la gestion de ces crises?
La gouvernance, avant tout. Les ouvrages, c’est indispensable, mais seuls, ils ne suffisent pas. Ce qui fait la différence, c’est la qualité des règles de gestion, la capacité à anticiper, la coordination entre les acteurs et la façon dont on informe le public. Il faut renforcer les services chargés de la prise de décision et de la gestion des phénomènes météorologiques extrêmes, leur donner les moyens humains et techniques nécessaires, des systèmes d’alerte performants, des outils de modélisation fiables.
Il faut aussi améliorer la réglementation urbaine pour éviter que des zones inondables continuent d’être construites. Et il faut investir dans la sensibilisation des populations, en particulier des jeunes générations. La résilience, au fond, c’est d’abord une affaire de gouvernance.
Faut-il s’attendre à ce que ces épisodes extrêmes se répètent?
C’est la question que tout le monde se pose. S’agit-il d’une anomalie exceptionnelle, ou d’un avant-goût de ce qui nous attend? Je ne peux pas trancher avec certitude. Personne ne le peut. Mais quelle que soit la réponse, la politique de l’eau doit être conçue pour fonctionner dans un environnement incertain et instable.
Cela veut dire des règles adaptatives, pas des règles figées. Des systèmes d’alerte efficaces. Une coordination renforcée entre météorologues, hydrauliciens, autorités territoriales et services de secours. Et une communication de crise claire, structurée, qui ne laisse pas les populations dans le flou. La performance d’un pays face à l’eau ne se mesure pas uniquement à la hauteur de ses réserves. Elle se mesure à sa capacité à réduire les pertes humaines et matérielles quand les extrêmes frappent.
Il y a un risque que le pays relâche sa vigilance maintenant que les barrages se remplissent?
C’est un risque réel et je veux le nommer clairement. Quand les réserves remontent, la pression politique et sociale diminue et les investissements dans la prévention peuvent être reportés. Ce serait une erreur grave.
Le retournement actuel ne durera pas indéfiniment. Et même s’il durait, cela ne règle pas les crues, ne comble pas les inégalités territoriales, ne compense pas la baisse tendancielle des pluies. L’enjeu des années à venir, c’est précisément de transformer cet épisode en apprentissage. Il faut capitaliser sur ce qu’on a appris, corriger ce qui n’a pas fonctionné et ancrer la sécurité hydrique comme une priorité nationale durable.
Quel message retenez-vous de tout ce que le Maroc vient de traverser?
Que la crise de l’eau ne se résout pas uniquement quand la pluie revient. Elle exige un État capable de piloter les extrêmes dans les deux sens: stocker sans s’exposer, relâcher sans subir, transférer sans déséquilibrer, protéger sans improviser. Le Maroc a montré qu’il en était capable. Mais il reste beaucoup à faire.
La sécurité hydrique doit désormais être traitée au même niveau que la santé, l’énergie ou la sécurité civile. Ce n’est pas un dossier technique parmi d’autres, c’est un pilier de la souveraineté nationale. Ce chantier demande une mobilisation simultanée sur les infrastructures, les services techniques et la culture du risque dans la population. Tout cela prend du temps et des moyens, mais l’expérience récente prouve que le pays en est capable.
Il faut aussi penser à ne plus concentrer les efforts sur un seul instrument (barrage, transfert ou restriction) mais combiner des solutions complémentaires et réversibles. Cette approche vise à réduire la vulnérabilité du système. Si un bassin est déficitaire, si un épisode pluvieux devient dangereux ou si une région reste fragile, l’ensemble doit continuer de fonctionner. L’architecture de la politique de l’eau évolue ainsi d’une gestion de la ressource vers une gestion systémique.

















