Ils ont un job et un projet: au Maroc, la génération du double emploi prend la parole

Taha Bouchara (à gauche), marketer et créateur d’événements culturels, et Taha Rahih (à droite), entrepreneur créatif. (S.Bouchrit/Le360)

Le 12/04/2026 à 12h12

VidéoIls sont médecins, commerciaux, marketeurs ou créatifs. Le jour, ils exercent leur métier. Le soir, et souvent le week-end, ils pilotent un autre projet, une autre ambition. En quelques années, le side hustle s’est imposé comme une réalité générationnelle au Maroc: non plus un simple arrondi de fins de mois, mais une manière de se réinventer, de diversifier et de donner du sens à une trajectoire professionnelle que l’on refuse de laisser à sens unique.

Il y a quelques années encore, l’idée d’exercer deux activités en parallèle relevait presque de l’exploit ou de la nécessité contrainte. Aujourd’hui, elle est devenue une norme assumée, presque une philosophie de vie pour une frange croissante de la population active marocaine. Le phénomène dépasse largement le simple cumul d’emplois: c’est une réorganisation profonde du rapport au travail, à l’argent et à soi-même. Des jeunes diplômés aux cadres confirmés, ils sont de plus en plus nombreux à mener de front une carrière principale et un projet parallèle: événementiel, création de contenu, photographie, traiteur, DJ, e-commerce ou marque de vêtements.

Ce mouvement n’est pas propre au Maroc, mais il y prend une coloration particulière, nourrie par les contraintes économiques et par l’émergence d’une culture entrepreneuriale portée par les réseaux sociaux, l’Intelligence artificielle et la mondialisation des modèles de réussite. Cinq portraits, cinq trajectoires, autant de fenêtres ouvertes sur cette génération qui refuse de n’être qu’une seule chose à la fois.

Le point de départ n’est presque jamais uniquement financier. Taha Bouchara, responsable marketing dans le secteur des biens de consommation, anime depuis quatre ans le collectif Shift, une plateforme culturelle qui organise des événements mêlant musique, artisanat et création marocaine. «Ce n’est pas un side hustle à cent pour cent», reconnaît-il, mais plutôt «quelque chose qui a un impact bien plus grand que n’importe quelle feuille de calcul financière». Shift est à l’équilibre, il ne génère pas encore de bénéfices, mais il n’en perd pas non plus. Ce qui compte pour Taha, c’est les 300 à 400 opportunités créées pour des artistes, des artisans et des musiciens marocains depuis 2023. «Quand tu vois le sourire d’un créateur qui fait des ventes pendant l’événement, quand tu vois ses pages exploser après... c’est ça, la vraie rentabilité.»

Nassim Boudhim, pharmacien résident en biologie médicale, a suivi une trajectoire similaire mais avec une issue différente. Il a fondé L’Épicurien Art & Event, un projet de traiteur événementiel haut de gamme, qui a fini par dépasser en rentabilité son activité principale. «Cette rentabilité ne doit pas donner une image simplifiée de la réalité», tempère-t-il aussitôt. «C’est un domaine qui demande énormément d’investissement, surtout quand on part de zéro.» Son projet est né d’une évidence, pas d’un calcul: «Ce n’était pas une décision brusque. C’était une continuité logique d’un parcours déjà entamé.»

Yazid Khachan, lui, jongle entre la préparation de sa spécialité en médecine et trois activités parallèles: revente de vêtements, gestion de l’image d’une influenceuse et photographie en freelance. «Ce n’est pas uniquement un complément financier dans un sens stressant ou vital», dit-il. «C’est plutôt une manière intelligente de diversifier. Un endroit où je ne suis pas « le médecin », juste moi.»

Tous, sans exception, évoquent la question de l’équilibre. Et tous avouent qu’il est difficile à maintenir. Ismail Wail Lakhmarti, technico-commercial dans l’industrie pharmaceutique et DJ-producteur de musique électronique, également membre du collectif Shift, est sans doute le plus lucide sur le sujet: «Il m’est arrivé de perdre cet équilibre. Mais avec le temps, j’apprends à mieux gérer mon énergie et mon organisation. Ce qui me motive, c’est que je me vois difficilement m’épanouir dans une seule activité.»

Pour Taha Bouchara, la discipline est le maître mot. «Je me concentre à cent pour cent sur mon travail pendant mes heures de bureau. C’est entre 20h et 22h que je traite les emails, les appels, les sujets du collectif.» Les week-ends servent à avancer sur ce qui n’a pas pu être fait en semaine. Une organisation presque militaire, assumée. «Tu dois apporter le même niveau de drive à ton side hustle qu’à ton job, mais de façon plus structurée, pour ne pas te faire du mal.»

Taha Rahih, fondateur d’une agence créative entre le Canada et le Maroc, qui développe par ailleurs une marque de vêtements de sport, met le doigt sur ce que les autres n’osent pas toujours nommer: le coût humain. «Parmi les difficultés que je croise souvent, c’est de ne pas consacrer assez de temps à ma famille et à mes proches. En se fixant des objectifs élevés, on tombe dans ce manque d’organisation.»

Le side hustle n’est pas une ligne droite. Il y a des moments de remise en question, des offres qui tombent à l’eau, des sponsors qui se désistent trois semaines avant un événement. Taha Bouchara évoque ces instants où la question surgit malgré soi: «Est-ce que ça vaut vraiment tous mes week-ends et mes soirées?» Il ne cache pas ces moments de doute, mais il les relativise aussitôt: «On est des êtres humains. On doute. Et puis on recommence.»

Ismail, lui, tire une leçon de la crise sanitaire: «L’expérience du Covid m’a montré à quel point les secteurs de l’événementiel et de l’art peuvent être fragiles. Garder les deux activités me permet de rester ancré tout en continuant à construire.» Une résilience apprise à la dure, qui redéfinit le rapport au risque.

Pour Yazid, la question de l’abandon ne s’est jamais vraiment posée: «Les deux se complètent. L’un m’apporte la stabilité, l’autre la liberté.» Une formule simple, presque évidente, mais qui résume bien la logique de toute une génération.

Ce qui frappe, dans ces témoignages, c’est à quel point le side hustle n’est pas vécu comme un aveu d’insuffisance. Au contraire. Il est devenu un marqueur d’identité, presque un signe de modernité. «Maintenant c’est une culture», observe Taha Bouchara. «Tu as ton job et tu as ton petit truc, ton rêve en construction. Ça peut être du dessin, de la cuisine, de la mode… tout le monde autour de moi est dans sa phase mi-entrepreneuriale.»

Yazid fait le même constat, avec une analyse plus structurelle: «Je pense qu’on a tous le même objectif aujourd’hui: la stabilité financière, mais aussi l’équilibre mental. Les gens ne veulent plus dépendre d’une seule source, ni s’épuiser dans un seul cadre.»

Nassim, lui, date le basculement: «Cette dynamique s’est particulièrement accélérée après le Covid. Beaucoup de secteurs se sont retrouvés fragilisés et ça a créé une prise de conscience. Mais au-delà de ça, il y a une évolution des mentalités. On cherche davantage de liberté, de sens.»

Et Taha Rahih, depuis sa double vie Canada-Maroc, y voit presque une obligation morale: «Les gens doivent sentir la responsabilité de s’ouvrir sur d’autres horizons. On n’a plus le choix de compter sur l’État pour créer nos opportunités. Il faut aller les chercher soi-même.»

Dans cinq ans, une autre géographie du succès

Les projections à cinq ans en disent long sur ce que cette génération entend construire. Taha Bouchara rêve d’un Shift Village, un grand rassemblement annuel dédié à l’art, à la liberté d’expression et à la jeunesse marocaine, avec des artistes venus du monde entier. Nassim Boudhim se voit à la tête de son propre laboratoire d’analyses biologiques et à la direction d’un projet événementiel de grande envergure. Ismail Lakhmarti envisage une agence de direction artistique à l’intersection de la musique, de l’événementiel et du marketing. Yazid Khachan veut scaler en médecine et avoir «des business qui tournent, parce que sans ça, j’aurais l’impression d’étouffer une partie de moi». Taha Rahih, à vingt-six ans, vise une entreprise compétitive et un collectif jeune et créatif ancré dans le marché marocain.

Ce que racontent ces trajectoires, au fond, c’est qu’au Maroc comme ailleurs, une génération entière est en train de réécrire les termes de ce qu’on lui avait promis: un diplôme, un poste, une carrière. À la place, elle pilote un glissement silencieux. Il ne fait pas de bruit dans les discours officiels ni dans les statistiques du marché de l’emploi. Il se passe le soir, après 20h, dans un studio de musique improvisé, derrière un appareil photo, aux fourneaux d’un traiteur en devenir ou devant un écran où se construit un collectif culturel.

Par Camilia Serraj et Said Bouchrit
Le 12/04/2026 à 12h12