Concentrons-nous sur ce que l’IA ne peut pas faire

Fouad Laroui.

ChroniqueSi les robots dopés à l’IA deviennent nos esclaves et nos métèques, eh bien devenons Socrate, Platon ou Aristote.

Le 01/04/2026 à 11h06

Pas un jour ne passe sans qu’un article ne paraisse sur les métiers qui vont péricliter à cause de l’IA, sur les jobs qu’elle va faire s’évanouir en fumée, sur les cohortes d’hommes «inutiles» qui vont bientôt peupler les villes comme autant d’âmes en peine.

(Le concept d’homme inutile a été popularisé par l’économiste Pierre-Noël Giraud– qui fut autrefois mon directeur de thèse– pour désigner les individus exclus du marché du travail à cause de la mondialisation. Le concept peut être étendu pour inclure ceux que l’IA remplacera tôt ou tard. Dans tous les cas, ce phénomène s’accompagne d’un sentiment d’exclusion totale qui risque de provoquer la montée des populismes, voire l’apparition de guerres civiles. Brrrrr…)

Tout cela n’est pas réjouissant. C’est pourquoi je propose de faire l’inverse: au lieu de tenir le registre déprimant des jobs qui vont disparaître, pourquoi ne pas faire l’inverse? Voyons plutôt ce que cette satanée IA– qui n’a d’intelligence que le nom– ne peut pas faire.

Évidemment, on pourrait commencer par toutes les activités qui nécessitent une touche humaine. Pouvez-vous imaginer qu’un robot vous fasse rire? Les stand-up comedians, les seuls-en-scène, n’ont pas trop de souci à se faire. Mais bon, nous ne pouvons pas tous nous transformer en clones de Gad El Maleh, à supposer que nous en ayons le talent. De même, ce n’est pas l’IA qui va nous remplacer au Parlement ou dans les assemblées locales: les politiciens ont encore de beaux jours devant eux. (Qui a crié «hélas…»?)

Tout cela est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est que beaucoup de métiers manuels ne sont pas menacés par l’IA ou par la robotique. Prenons le cas du «modeste» soudeur ou mécanicien. Nous avons tous vu les images de ces usines automobiles entièrement automatisées où on ne distingue pas âme qui vive. C’est qu’il s’agit de fabriquer des voitures neuves et qu’on peut effectivement tout programmer avec précision dans ce cas; mais lorsqu’il s’agit de soulever le capot d’un camion en panne et de chercher en un coup d’œil ce qui ne va pas, lorsqu’il s’agit de serrer une vis ici ou là ou de donner un rapide coup de lampe à souder, eh bien le mécanicien en bleu de travail ou le soudeur avec son masque sont irremplaçables. (Et c’est là qu’on se rend compte que la formation professionnelle a encore de beaux jours devant elle.)

«Pratiquons la conversation intelligente dans un banquet perpétuel avec des amis qui nous ressemblent, des gens de chair et de sang. »

—  Fouad Laroui

De même, l’ambulancier d’urgence, qui transporte un patient en situation critique vers l’hôpital et lui prodigue les premiers secours (massage cardiaque, oxygénation) est irremplaçable. Il peut s’aider d’équipements médicaux spécialisés ou même d’IA, mais son coup d’œil, ses compétences cognitives complexes, la rapidité de ses prises de décision sont uniques.

Maintenant vous pourriez m’objecter– votre esprit de contradiction est bien connu– que tout cela n’est pas vrai, que les Chinois ou Elon Musk finiront bien par fabriquer des robots assez sophistiqués pour pouvoir tout faire et que l’IA fera de nous tous des «hommes inutiles» au sens de Giraud.

Et alors? Même dans ce cas, concentrons sur ce que ni l’IA ni les robots ne peuvent pas faire: ils ne peuvent pas ne rien faire. (Vous ne vous attendiez pas à celle-là.) Socrate, Platon ou Aristote ne faisaient rien. Ils ne travaillaient pas, laissant toute activité (agriculture, artisanat, commerce…) aux esclaves et aux métèques. Eux-mêmes privilégiaient la skholè, c’est-à-dire le loisir, le temps libre qu’on passe à rêvasser, à méditer, à philosopher… Pour eux, c’était exactement ça, le bonheur: la réflexion, la contemplation, la pratique de l’amitié pendant la skholè.

Si les robots dopés à l’IA deviennent nos esclaves et nos métèques, eh bien devenons Socrate, Platon ou Aristote: serait-ce déchoir? Pratiquons la conversation intelligente dans un banquet perpétuel avec des amis qui nous ressemblent, des gens de chair et de sang.

Parce que, franchement, vous prendriez un robot pour ami, vous? (Si vous répondez oui, alors je ne peux que conclure en disant: «Ce sera lui ou moi.»)

Par Fouad Laroui
Le 01/04/2026 à 11h06