Lors de son intervention parlementaire de lundi dernier, à l’occasion de la séance hebdomadaire des questions orales à la Chambre des représentants, le ministre de tutelle du secteur, Ahmed El Bouari, a préféré dérouler un argumentaire à dominante technique pour expliquer la persistance de la cherté des prix des viandes, reconnaissant toutefois, de manière implicite, l’existence de dysfonctionnements structurels profonds dans les circuits de commercialisation, qui appellent selon lui des réformes urgentes, indique le quotidien Al Ahdath Al Maghribia de ce mercredi 4 février.
Le ministre a insisté sur le fait que l’amélioration des indicateurs relatifs au cheptel ne se répercute pas immédiatement sur les prix, invoquant les spécificités du cycle biologique de la production animale, l’accumulation des effets de plusieurs années de sécheresse, la hausse du coût des aliments pour bétail et les délais nécessaires avant la mise sur le marché. Il a également souligné que les prix restent fortement influencés par les déséquilibres des chaînes de commercialisation, les coûts de production et les fluctuations du contexte international, dont les répercussions pèsent sur les intrants.
Cette lecture, largement fondée sur des facteurs exogènes, n’a toutefois pas dissipé les interrogations sur l’absence de mécanismes efficaces de régulation des prix, a-t-on pu lire.
En imputant une partie des perturbations, notamment sur les prix de la viande ovine, aux conditions climatiques récentes qui auraient freiné la mobilité des éleveurs et provoqué une contraction temporaire de l’offre, le ministre a semblé minimiser le rôle des pratiques spéculatives et de l’intermédiation excessive. Il a par ailleurs affirmé que les prix des viandes bovines, qui représentent près de 80% de la consommation nationale de viandes rouges, demeurent relativement stables à la sortie des abattoirs, oscillant entre 70 dirhams le kilogramme pour le bétail importé et 90 dirhams pour le bétail local, laissant entendre que la flambée des prix se produit essentiellement après la phase de production.
Cet aveu, loin de rassurer, met en lumière une réalité bien connue des consommateurs: le cœur du problème se situe dans les maillons intermédiaires, là où l’État peine à imposer transparence et discipline. Malgré les critiques virulentes formulées par les députés du groupe de la justice et du développement, qui ont accusé le gouvernement de complaisance à l’égard des grands intermédiaires et d’instrumentalisation du dossier du cheptel à des fins électorales, le ministre s’est tenu à l’écart de toute confrontation politique, se retranchant derrière un discours axé sur les «données structurelles», relate Al Ahdath Al Maghribia. Reconnaissant que la commercialisation constitue une étape décisive de la chaîne de valeur agricole, Ahmed El Bouari a admis que tout dysfonctionnement à ce niveau se traduit directement par un écart excessif entre le prix à la production et le prix payé par le consommateur final, sans bénéfice réel pour l’agriculteur. Il a évoqué le lancement d’une vision réformatrice visant à moderniser les marchés de gros, les abattoirs et les infrastructures de commercialisation, en partenariat avec les ministères de l’Intérieur et de l’Industrie et du Commerce, afin d’améliorer la gouvernance et de renforcer la transparence.
Selon le ministre, cette réforme ambitionne de réduire la multiplicité des intermédiaires et de faciliter l’accès direct des agriculteurs aux marchés, afin de limiter les pratiques qui alimentent l’inflation des prix. Il a également annoncé l’élaboration en cours d’un nouveau projet de loi destiné à encadrer les marchés de gros selon une approche dite moderne, sans toutefois préciser les mécanismes concrets de contrôle ou les délais de mise en œuvre.
Concernant les mesures gouvernementales, le ministre a rappelé la poursuite des programmes de soutien aux éleveurs, notamment à travers le dispositif de reconstitution du cheptel national, l’amélioration de l’accès aux aliments pour bétail et le renforcement de la surveillance des circuits de commercialisation. Il a aussi mentionné l’organisation des marchés de bétail et des abattoirs, ainsi qu’un suivi régulier de l’offre et de la demande pour préserver l’équilibre du marché. Ces actions s’inscrivent, selon lui, dans le cadre de la stratégie «Génération verte», complétée par des programmes exceptionnels depuis 2021 pour atténuer les effets des conditions climatiques difficiles.
S’agissant de la hausse des prix de certains fruits et légumes, le ministre l’a attribuée à des facteurs conjoncturels liés aux récentes précipitations, qui auraient compliqué les opérations de récolte, le transport et l’approvisionnement des marchés. Là encore, il a réaffirmé que la réforme des circuits de commercialisation demeure, à ses yeux, le levier principal pour réduire les écarts de prix et stabiliser le marché. En définitive, l’intervention du ministre s’est voulue mesurée et progressive dans son diagnostic, évitant toute mise en cause frontale.
Mais derrière ce discours technicisé transparaît une reconnaissance claire: la lutte contre la cherté de la viande et des produits agricoles ne peut se limiter à invoquer des aléas climatiques ou des contraintes structurelles. Elle passe nécessairement par une réforme profonde et surtout effective des chaînes de commercialisation, et par une volonté politique assumée de contrôler les prix, plutôt que de les expliquer.








