Quand je dis «nous», je ne sais pas exactement à combien de Marocains je fais allusion mais je suppose qu’ils sont assez nombreux à scruter chaque matin ce chiffre-là, comme je le fais.
Non, il ne s’agit pas de la tension artérielle, de la fréquence cardiaque ou du taux de glycémie– bien qu’il faille bien sûr surveiller tout cela. Le chiffre dont je parle est celui du taux de remplissage des barrages. Vraiment, il m’obsède et c’est la première chose que je regarde chaque matin après avoir bu un café et nourri le chat.
Certains, plus fortunés, examinent chaque matin l’état de leurs finances– les cours de la Bourse ont-ils monté? D’autres vérifient le nombre de «followers» qui ont «followé» pendant la nuit– aucune notion de ce que cela veut dire mais feignons d’être à la page.
D’autres comptent combien ils ont reçu de messages WhatsApp– suis-je encore populaire? Mais il me semble que tout cela n’est que bagatelles au regard du pourcentage qui indique l’état de santé du pays: le taux de remplissage des barrages.
Depuis quelques semaines, c’est plutôt réjouissant. Hier mardi, on était à 54%. Voilà de quoi nous donner le sourire. Il y a un an, on en était à la moitié, la situation était très grave.
«Avertis chaque matin du taux de remplissage des barrages, les élèves seraient sans doute plus sensibles à la nécessité d’économiser l’eau et ils pourraient participer en connaissance de cause aux débats sur la pertinence de la culture de la pastèque et de l’avocat dans notre beau pays. »
— Fouad Laroui
Après avoir noté ce chiffre, je vais immédiatement chercher le deuxième, qui m’obsède presque autant. Il s’agit du taux de remplissage du barrage Al Massira. Le correcteur automatique de mon Mac a transformé Massira en M’aspira. Il est vrai que ce chiffre m’aspira pendant longtemps dans une spirale d’inquiétude, voire de dépression.
Rendez-vous compte; le taux d’Al Massira était au-dessous de 2%. En somme, l’ouvrage d’art était à sec. Quand on se souvient qu’il irrigue principalement la plaine des Doukkala, chère à mon cœur, et qu’il assure l’approvisionnement en eau potable de la métropole de Casablanca, qui nous concerne tous, on se rend compte qu’un Al Massira (au nom si symbolique) à sec, c’est une image qui serre le cœur.
Maintenant que j’y pense, pourquoi devrais-je être le seul à m’angoisser, dans ma petite ville des R’hamna? Je propose que dans toutes les écoles du Royaume, juste après la levée du drapeau, le Directeur annonce aux élèves réunis dans la cour le chiffre du jour. Et il y aurait ensuite un moment de méditation et d’introspection.
Non, ce n’est pas du sadisme dirigé contre les mouflets et les mouflettes. Avertis chaque matin du taux de remplissage des barrages, les élèves seraient sans doute plus sensibles à la nécessité d’économiser l’eau et ils pourraient participer en connaissance de cause aux débats sur la pertinence de la culture de la pastèque et de l’avocat dans notre beau pays. Et tout cela ferait à la longue des citoyens responsables.
Il y a autre chose– et là je mets ma casquette d’épistémologue. Avec ce petit exercice matinal, les élèves prendraient aussi l’habitude d’aborder les problèmes de façon scientifique, c’est-à-dire avec des chiffres, en mesurant. «Mesurer, c’est savoir» disait Lord Kelvin, le célèbre physicien. Pour ce qui est de l’eau, ça ne sert à rien de répéter les banalités qu’on bredouille depuis des siècles ou de se croiser les bras en faisant appel à la Providence. Il faut me-su-rer. «Si on ne mesure pas, on ne peut pas améliorer.» C’est encore une formule de Lord Kelvin.
C’est pourquoi il faut commencer sa journée par ce chiffre qui nous obsède pour ensuite penser constamment à améliorer la situation, en traitant chaque goutte d’eau comme si c’était notre bien le plus précieux. Parce que c’est notre bien le plus précieux.





