S’il est un personnage qui aura su tirer profit, avec un sens aigu de l’opportunisme, de l’engagement historique du Maroc en faveur du développement du football africain, c’est bien Patrice Motsepe. L’homme, arrivé à la tête de la Confédération africaine de football (CAF) un certain 12 mars 2021, lors de la 43ème Assemblée générale de la CAF tenue à Rabat, au Maroc, auréolé d’une réputation de capitaine d’industrie visionnaire, s’est progressivement révélé comme l’illustration parfaite d’une gouvernance faite d’apparences, de slogans consensuels et d’une capacité presque surnaturelle à disparaître lorsque surgissent les crises.
La décision de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), le 4 février 2026, de faire appel du verdict du Jury disciplinaire après le «scandale en 4K» lors de la finale Maroc-Sénégal, constitue un moment révélateur. Fouzi Lekjaa, président de la FRMF depuis 2014 et membre du comité exécutif de la CAF ainsi que du Conseil de la FIFA, a exigé l’application stricte des articles 82 et 84 du Code disciplinaire. Autrement dit: transparence, responsabilité et justice sportive.
Face à cette tempête, Patrice Motsepe a choisi la posture devenue sa signature. Le retrait poli, enveloppé dans un discours institutionnel aseptisé. Là où l’on attendait un leadership ferme, il n’y eut qu’un renvoi commode vers l’indépendance des commissions. Une indépendance à géométrie variable, souvent utilisée comme un paravent pour éviter toute prise de position.
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Ce scandale, qui s’inscrit dans une longue série de polémiques, illustre une constante. Lorsque l’Afrique du football réclame des décisions courageuses, le président de la CAF semble préférer le silence stratégique. En vérité, il n’en a que faire. Pour un président de la CAF, c’est grave.
Patrice Motsepe n’a pourtant jamais tari d’éloges envers le Maroc. Il salue régulièrement le Royaume comme organisateur de «la plus belle CAN de l’histoire» et qualifie Fouzi Lekjaa de «brother», saluant son travail au sein de la FRMF et pour le développement du football en Afrique. Mais derrière ces déclarations chaleureuses, les faits dessinent un autre tableau. À chaque crise majeure impliquant le Maroc ou les enjeux de crédibilité de la CAF, Motsepe s’efface. L’homme qui excelle dans l’art du compliment diplomatique semble s’évaporer lorsque l’institution exige courage et arbitrage politique. Pour régner, Motsepe se contente d’exister, laissant le job, le vrai, à d’autres, son «brother» Lekjaa en premier.
Un virtuose du paraître
Arrivé après deux présidences controversées, celle d’Issa Hayatou, souvent critiquée pour sa gouvernance centralisée, et celle d’Ahmad Ahmad, éclaboussée par des scandales financiers, Motsepe s’est présenté comme l’homme du renouveau.
Pourtant, son mandat apparaît largement porté par des dynamiques héritées ou pilotées par d’autres acteurs. Les progrès financiers de la CAF sont essentiellement liés aux droits TV, aux partenariats commerciaux et aux subventions de la FIFA. Des leviers structurels qui existaient déjà et dont la progression dépend largement de l’attractivité globale du football africain.
Des révélations publiées par le confrère Jeune Afrique durant son premier mandat dressent un portrait particulièrement sévère. Plusieurs témoignages internes décrivent un président distant, vivant principalement en Afrique du Sud, présent au Caire, siège de la CAF, uniquement lors des réunions incontournables. L’opérationnel est largement laissé entre les mains du secrétaire général Véron Mosengo-Omba, personnage controversé, nommé et non élu, accusé d’ingérences, de favoritisme et de pratiques managériales brutales. Malgré les alertes répétées sur ces dérives, Motsepe est resté passif.
Patrice Motsepe et Véron Mosengo-Omba.
Plus grave encore, l’audit financier de la CAF a mis en lumière des pertes pouvant atteindre 25 millions de dollars, ainsi que des irrégularités comptables et des soupçons d’interférences dans les procédures d’audit. Là encore, la réaction présidentielle s’est limitée à des déclarations rassurantes, sans mesures structurelles.
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Le second mandat de Motsepe, entamé le 12 mars 2025 et qui doit se poursuivre jusqu’en 2029, se résume essentiellement à une hausse des prize money dans certaines compétitions. Une mesure symboliquement forte, certes, mais qui ne saurait masquer l’absence de réforme structurelle. L’arbitrage demeure décrié. La VAR reste utilisée de manière partielle. Des matchs continuent d’être programmés dans des conditions climatiques extrêmes. Le CHAN 2025 a connu une déprogrammation chaotique. Quant à la CAN 2028, elle avance dans un brouillard organisationnel total.
Pendant ce temps, Motsepe multiplie les apparitions médiatiques, les cérémonies et les déclarations convenues. Le président de la CAF semble parfois davantage présent pour brandir des trophées que pour piloter des transformations.
Maroc: le marché à pigeons
Car Patrice Motsepe est d’abord un homme d’affaires. Et un homme d’affaires milliardaire. Sa fortune, estimée autour de 2,5 milliards de dollars, repose principalement sur African Rainbow Minerals, géant minier sud-africain, ainsi que sur de multiples participations dans les secteurs de la finance, de l’énergie et des médias. Mieux, sa présidence de la CAF aurait aussi contribué à lui conférer une stature politique continentale, alimentant les spéculations sur d’éventuelles ambitions présidentielles en Afrique du Sud, notamment en vue des échéances internes de l’ANC à l’horizon 2027. Business et pouvoir, tels sont les vrais enjeux pour Motsepe.
Le Maroc occupe une place particulière dans cet écosystème. En 2018, Sanlam, géant sud-africain de l’assurance dont Motsepe est actionnaire, a racheté Saham Assurance pour plus d’un milliard de dollars, consolidant ainsi sa position parmi les leaders du secteur au Royaume. Sanlam réalise une part importante de son activité grâce aux assurances automobiles et motos. Avec un chiffre d’affaires global d’environ 6 à 7 milliards de dirhams par an, Sanlam est parmi les leaders du marché marocain de l’assurance, aux côtés d’acteurs historiques comme Wafa Assurance, RMA ou AtlantaSanad. À elle seule, l’assurance auto et moto pèse pour environ 2 à 2,5 milliards de dirhams, soit 30% à 35% du portefeuille global. Autrement dit, sa solidité financière repose en grande partie sur les primes payées quotidiennement par des millions d’assurés ordinaires.
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Ce sont donc, en filigrane, les contributions de «Monsieur Tout-le-Monde» qui alimentent la puissance financière de l’homme. Une réalité qui confère au Maroc une importance stratégique majeure pour les intérêts économiques de Motsepe. Si le sourire est large, c’est pour préserver la poule aux œufs d’or. Ou mieux pigeonner «le plus beau public au monde».
Cette présence économique prend une dimension encore plus délicate lorsqu’on rappelle que Patrice Motsepe est le beau-frère du président sud-africain Cyril Ramaphosa, dont les positions diplomatiques sur certains dossiers sensibles impliquant le Maroc sont ouvertement hostiles au Royaume. Le Sahara en premier. Au sein du continent, et si le détracteur le plus bruyant de l’intégrité territoriale du pays reste l’Algérie des généraux, l’ennemi le plus redoutable reste de loin l’Afrique du Sud et son ANC au pouvoir. À travers Sanlam, certains des intérêts économiques sud-africains prospèrent au Maroc dans un contexte politique où l’animosité de Pretoria est franche.
Au fil des années, une perception s’est installée: celle d’un président de la CAF davantage facilitateur de réseaux économiques et diplomatiques que bâtisseur institutionnel. Son implication supposée dans certains contrats commerciaux et médiatiques sur le continent alimente ce sentiment. Le football africain apparaît alors comme un levier d’influence, un accélérateur de visibilité et un formidable outil de networking économique et politique.
Patrice Motsepe incarne aujourd’hui un style de gouvernance fondé sur la communication consensuelle, la prudence calculée et les intentions bien cachées. Derrière les «brother» lancés devant les caméras et les discours fraternels, se dessine l’image d’un dirigeant qui n’agit réellement que lorsque ses intérêts économiques, politiques ou réputationnels sont en jeu. Dans cette lecture, le football africain ne serait pas sa finalité, mais un instrument. Un tremplin vers davantage de contrats, davantage d’influence et, peut-être, davantage de pouvoir. Et au diable ceux qui, au Maroc comme ailleurs, ont la passion du football chevillée au corps.
Et si l’histoire devait juger son passage à la tête de la CAF, elle pourrait bien retenir moins un bâtisseur qu’un stratège du paraître, expert dans l’art de sourire pendant que l’institution qu’il dirige continue de chercher son véritable cap et que les automobilistes et motocyclistes que nous sommes continuons de nourrir ses comptes en banque et ses ambitions. Au risque de le regretter un jour.
















