Combien vaut le Groenland en valeurs européennes?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

Les prétentions appuyées de Donald Trump sur la plus grande île au monde constituent un test politique majeur sur l’état de la relation euro-atlantique et sur les limites de la solidarité entre Européens.

Le 10/01/2026 à 09h57

Le Groenland? «Terre verte» de plus de deux millions de kilomètres carrés, recouverte à 81% de glace, géographiquement située en Amérique du Nord, l’île compte 58.000 habitants qui sont citoyens européens. Colonie danoise depuis 1721, intégré constitutionnellement en 1953, largement autonome depuis 2009, le Groenland dispose de son parlement, de son gouvernement, de sa langue et d’une large maîtrise de ses politiques publiques. Mais sa défense, sa politique étrangère et sa monnaie demeurent du ressort du royaume du Danemark. Singularité historique: le Groenland est le premier territoire à s’être retiré de la construction européenne sans jamais avoir choisi d’y entrer. Lors du référendum danois de 1972 sur l’adhésion à la CEE, l’île avait voté «non» à 70%. En 1985, elle quittait la Communauté. Quarante ans plus tard, l’Europe redécouvre brutalement un territoire laissé à la marge.

Pourtant, les enjeux sont considérables. En janvier 2025, le comité économique et social européen a appelé l’UE à repenser sa stratégie dans l’Arctique pour y défendre “ses intérêts légitimes“ dans cette zone qui "devient un point géopolitiquement sensible pour la Chine, la Russie, les États-Unis et l’UE." En 2023, l’UE a signé un protocole d’accord avec le gouvernement du Groenland en vue d’un partenariat stratégique visant à développer des chaînes de valeur durables des matières premières. Parmi les 34 matières premières critiques considérées par la Commission européenne comme revêtant une importance stratégique pour l’industrie européenne et la transition écologique, 25 sont présentes au Groenland. Au-delà de l’enjeu des ressources, le Groenland est aussi l’un des Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM) les plus stratégiques pour l’UE. Les conséquences du changement climatique ouvrent de nouvelles routes maritimes du fait de la fonte estivale de la banquise arctique. La route maritime par l’Arctique raccourcit de près de 40% la distance entre l’Asie et l’Europe.

Aujourd’hui espace de rivalités entre grandes puissances, l’Arctique est convoité de longue date par les États-Unis, qui ont envisagé l’acquisition du Groenland à plusieurs reprises depuis le XIXème siècle. Ce qui change désormais, c’est la méthode: le recours à la force n’est plus exclu. Et si l’on pouvait s’attendre à une offensive américaine durant la présidence danoise de l’UE, c’est finalement en décembre que tout s’est accéléré. La National Security Strategy 2025 acte l’affirmation d’une hégémonie sur l’«hémisphère occidental», entendu comme l’ensemble du continent américain. Le 21 décembre, Donald Trump nommait le gouverneur de Louisiane «envoyé spécial des États-Unis pour le Groenland».

L’île n’est pas à vendre? les Groenlandais se sont récemment prononcés. Dans un sondage de janvier 2025, 85% d’entre eux refusaient toute intégration aux États-Unis. C’est également la position du Danemark –pays européen soudainement placé sous pression-, paradoxe pour l’un des partenaires fidèles de Washington. «S’agissant des États-Unis, nous sommes l’un de leurs plus proches alliés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale», admet la Première ministre Frederiksen. «Alors, lorsque le vice-président Vance déclare que le Danemark est un “mauvais allié”, poursuit-elle, vous répondez: “Quoi , vous dites ça de nous?”» Il est vrai que, pour s’en tenir aux épisodes les plus récents –coopération UE-OTAN, soutien à l’utilisation des avoirs russes gelés, autonomie stratégique européenne– difficile de trouver à Bruxelles un État Membre plus rigoureusement transatlantique que le Danemark.

Quant à la solidarité européenne, jusqu’où ira-t-elle? En 2025, le président du Conseil, Antonio Costa, avait affirmé le «total soutien» de l’UE au Danemark face aux prétentions de Trump, tranchant avec la réserve de l’exécutif –Kaja Kallas suggérant de ne pas prendre les propos du président américain «au pied de la lettre»– et des États membres. La Première ministre danoise a d’abord recherché le soutien de la France et de l’Allemagne. C’est surtout le président français qui a manifesté la solidarité la plus visible, par une visite au Groenland le 15 juin dernier… peut-être aussi parce que les PTOM les plus nombreux, qui ne sont pas soumis au droit de l’UE mais dont les ressortissants sont citoyens européens, sont des territoires français: Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna…

Face aux menaces de plus en plus pressantes de Trump, les réactions européennes se sont élargies. Les déclarations de principe abondent: respect de la souveraineté, intégrité territoriale, primauté du droit international. Von der Leyen et Costa estiment de concert que l’UE est «la promesse que la coopération l’emporte sur la confrontation, que le droit l’emporte sur la force» tandis que six dirigeants européens signent une déclaration commune affirmant que «le Groenland appartient à son peuple». Le Groenland, une ligne rouge? C’est la première fois que l’État le plus puissant de l’OTAN menace ainsi un autre membre. Pourtant, personne, à Bruxelles n’envisage une rupture stratégique avec Washington. Tous les États membres ont accepté de déléguer une part décisive de leur souveraineté militaire aux États-Unis.

Occasion manquée: la présidence danoise de l’UE avait fait de l’élargissement une priorité, au nom de l’impératif géopolitique. L’Ukraine, la Moldavie, les Balkans occidentaux ont été appelés à rejoindre une Union censée protéger leurs frontières et leur souveraineté. Il aurait été pertinent –et courageux– de poser aussi la question de la souveraineté du Groenland et de l’inviter à réintégrer l’UE.

Par Florence Kuntz
Le 10/01/2026 à 09h57