Autonomie du Sahara: comment l’Algérie craint pour ses frontières contestées et demande une garantie américaine

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune et le chef de l'armée Saïd Chengriha lors d'un exercice militaire près de la frontière avec le Maroc.

Alors que le conflit du Sahara semble s’acheminer vers un dénouement à la faveur des négociations inédites sous houlette américaine, Alger se place déjà dans l’après-conflit et affiche ses véritables craintes: l’intangibilité de ses frontières héritées de la colonisation française qui l’a dotée de territoires amputés du Maroc. Ce que cherche Alger désormais, c’est l’assurance et la caution de l’administration Trump que le Maroc ne revendiquera jamais les territoires dits du «Sahara oriental», révèle une analyse éclairante du think tank américain The Washington Institute for Near East Policy. Lecture.

Le 27/02/2026 à 10h43

À l’heure où les discussions sur le Sahara avancent, sous houlette américaine et avec le co-parrainage des Nations unies, l’Algérie dévoile progressivement ses véritables priorités. Et craintes. L’après-négociations et la fin du conflit avec l’autonomie sous souveraineté marocaine ne se limitent pas, pour Alger, au sort du territoire. Il engage une question davantage existentielle pour le régime d’Alger, celle de la sanctuarisation des frontières, héritées de l’Algérie française.

La dynamique actuelle tranche avec des décennies d’immobilisme sous l’égide exclusive de l’ONU. Les États-Unis mènent les discussions entre le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie, d’abord à Madrid puis à Washington, les 23-24 février. Ces négociations, dirigées par l’envoyé du président Donald Trump pour le Moyen-Orient et l’Afrique, Massad Boulos, ainsi que par le représentant américain auprès de l’ONU, Mike Waltz, se poursuivent sur la base du plan marocain d’autonomie. C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé officiellement l’ONU ce jeudi 26 février. «À Washington, les discussions ont été approfondies et encourageantes, principalement basées sur la proposition présentée par le Maroc», a déclaré Stéphane Dujarric, porte-parole du secrétaire général des Nations unies. Cette déclaration place officiellement l’initiative d’autonomie marocaine au centre des discussions et confirme que le processus politique se déroule selon les paramètres établis par la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée fin octobre 2025.

Les États-Unis ont ainsi pris l’initiative dans la résolution de ce conflit largement figé. Et ça marche. Dans une analyse évocatrice à plus d’un titre et publiée mardi, le think tank américain The Washington Institute for Near East Policy le reconnaît sans détour et résume le chemin parcouru, notamment celui d’obliger l’Algérie à assumer ses responsabilités et la contraindre à prendre part aux négociations. «En parvenant à amener l’Algérie à la table des négociations, Washington a déjà réalisé un progrès notable, tant l’exercice était délicat. En tant que membre non permanent du Conseil de sécurité, l’Algérie n’a pas participé au vote sur la résolution 2797», lit-on.

Plus encore, le think tank souligne les leviers de pression mobilisés par Washington. «Les menaces du Congrès américain de sanctionner Alger pour ses acquisitions d’armements russes et d’inscrire le Polisario, soutenu par l’Algérie, sur la liste des organisations terroristes ont probablement contribué à convaincre Alger de participer aux discussions, alors même que celui-ci insistait jusqu’à présent sur son statut d’observateur régional et sur le fait qu’il n’était pas partie au conflit». La thèse est désormais morte et enterrée. L’implication directe de l’Algérie dans le conflit n’est plus un tabou diplomatique. Elle est désormais établie.

Une question de garanties

Il y a du nouveau en la matière. Dans son analyse sous le thème «Les sensibilités anciennes entre Alger et Rabat signifient que Washington devra faire preuve d’une grande prudence dans son effort renouvelé pour résoudre le différend», le think tank met en lumière l’arrière-plan historique du contentieux et les peurs expliquant la rigidité, désormais ancienne, du régime d’Alger.

Les auteurs, Sabina Henneberg et Souhire Medini, estiment que «les tensions de longue date entre Alger et Rabat impliquent que Washington devra faire preuve de délicatesse dans ses nouveaux efforts visant à résoudre ce différend». Sur un ton extrêmement prudent, ils ajoutent: «Le maintien de cette approche sera déterminant pour garantir une contribution algérienne durable et substantielle».

En la matière, c’est surtout sur la question des frontières que l’analyse devient éclairante. Le think tank paraît puiser ses assertions de «confidences» diplomatiques algériennes comme seul un certain Sabri Boukadoum, ambassadeur d’Alger à Washington, sait en distiller. «La direction algérienne manifeste une forte sensibilité quant à la question de ses frontières. L’arrestation de l’écrivain Boualem Sansal, critique de longue date des politiques interne et externe du pays, à la suite de déclarations sur la délimitation frontalière avec le Maroc, en constitue une illustration. De fait, l’histoire des différends frontaliers entre l’Algérie et le Maroc précède le conflit du Sahara occidental, et certains en Algérie peuvent voir d’un œil favorable l’existence d’un territoire faisant office de zone tampon avec leur voisin marocain». Nous y sommes et ça mérite explications.

Que disait donc Boualem Sansal? Sur un média français, il avait déclaré que l’Ouest algérien faisait partie du Maroc avant la colonisation française. Derrière la polémique, se cache une angoisse: celle de voir ressurgir la question du «Sahara oriental», nom couvrant ces territoires amputés du Maroc et rattachés à l’Algérie par la puissance coloniale: la France.

L’analyse du think tank embrasse une logique de plaidoyer lorsqu’elle précise «que toute solution ou feuille de route devra tenir compte de la perception, au sein des élites algériennes, du caractère intangible de leurs frontières. Tout accord, même fondé sur un cadre d’autonomie, devrait inclure des garanties assurant que les frontières postcoloniales de l’Algérie ne sont pas menacées». Et boom!

Ainsi, pour Alger, la participation aux discussions ne vise pas uniquement l’issue du conflit saharien, loin s’en faut. Elle cherche avant tout des garanties fermes que, une fois le dossier du Sahara clos sur la base d’une autonomie sous souveraineté marocaine, Rabat ne revendiquera pas les territoires séculairement marocains et rattachés à l’Algérie française.

Neutraliser toute revendication marocaine

Cette obsession frontalière ne date pas d’hier. Elle remonte à la naissance même de l’Algérie indépendante. Les archives françaises du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) révèlent un document officiel de 1966 relatif à la position algérienne sur le Sahara dit «occidental», lors de la conférence d’Addis-Abeba organisée par l’Organisation de l’unité africaine (OUA), prédécesseur de l’Union africaine.

À cette époque, le président Ahmed ben Bella venait d’être renversé par Houari Boumediene. Le tournant stratégique est net. Le représentant algérien y affirme qu’il est «illusoire d’accorder l’indépendance à un territoire dont la population ne compte que 50.000 habitants» et que «l’Algérie ne pouvait se désintéresser du destin du Sahara espagnol». En clair, en 1966, Alger (oui oui, la Mecque des révolutionnaires) soutenait le maintien de la présence espagnole au Sahara afin de contrer les revendications marocaines.

Plus encore, Houari Boumediene déclarait que «l’Algérie a besoin d’une ouverture sur l’Atlantique». Cette ambition géo-économique, visant à désenclaver le vaste territoire désertique algérien, révèle que la question saharienne n’a jamais été idéologique: elle relevait d’un calcul articulé autour des frontières, de l’accès maritime et de l’animosité envers le Maroc.

Dès lors, le soutien ultérieur au Polisario s’inscrit dans une continuité, celle d’empêcher le Maroc de consolider une profondeur susceptible, à terme, de raviver la question du Sahara oriental.

Washington en garant?

Comme en 1966, le régime algérien se désintéresse aujourd’hui de la population sahraouie et dévoile ses véritables motivations tout en ayant fait le deuil sur un accès à l’Atlantique: toute solution devra intégrer des garanties explicites sur l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Comme le souligne l’analyse, «continuer à réunir l’ensemble des parties, y compris l’Algérie, en prenant en considération leurs préoccupations fondamentales sera déterminant pour obtenir des résultats. Cela suppose également de préserver la discrétion des pourparlers, condition essentielle pour consolider la confiance entre les acteurs et préparer un éventuel déblocage».

Comprendre également que si chape de plomb il y a sur le contenu des négociations en cours, c’est à la demande de l’Algérie qui cache jusqu’ici son jeu.

Les États-Unis sont ainsi placés en position d’arbitre et, implicitement, de garant. Pour Alger, il s’agit d’obtenir l’assurance que le Maroc, une fois le conflit plié, ne revendiquera pas les territoires qu’il considère historiquement siens et qui furent intégrés à l’Algérie durant la période coloniale.

On peut conclure beaucoup de choses de cette demande expresse d’un parapluie américain, mais l’un des enseignements qui revêt le plus d’acuité, c’est que la fameuse question de «principe» dont se prévaut le régime algérien disparait quand l’heure de vérité est proche. Le soutien financier, politique et militaire d’Alger à «la cause sahraouie» a pour objectif de faire barrage à toute revendication marocaine sur les territoires dont il a été spolié. L’après-Sahara, pour Alger, se joue moins à Laâyoune qu’à Tindouf, Saoura, le Touat, le Gourara et le Tidikelt, dont elle exige désormais, noir sur blanc, la garantie définitive.

Par Tarik Qattab
Le 27/02/2026 à 10h43