Dans un contexte festif et enfiévré de la CAN, voilà Aziz Akhannouch qui lance un gros pavé national: il ne briguera plus un nouveau mandat de président du Rassemblement national des indépendants (RNI). Une décision qu’il a rendue publique dimanche 11 janvier courant à l’occasion d’une réunion du bureau politique de son parti. Il a ajouté d’autres éléments complémentaires: qu’il allait boucler deux mandats de responsable depuis octobre 2016, qu’il était attaché au respect des statuts de sa formation, qu’il ne serait pas non plus candidat aux prochaines élections législatives de septembre 2026 (Chambre des représentants), alors qu’il a cumulé quatre mandats de député d’Agadir-Ida-Outanane depuis 2007, et qu’un prochain congrès extraordinaire de son parti a été fixé au 7 février 2026 à El Jadida pour acter son retrait de la présidence et élire son successeur.
Formellement, ce n’est pas une «démission» mais l’annonce d’un retrait partisan et, partant, institutionnel d’Aziz Akhannouch, par ailleurs maire d’Agadir et chef de l’exécutif jusqu’à septembre 2026, date de fin de son mandat.
Un tel cas de figure est inédit dans la pratique institutionnelle.
Comment l’interpréter alors que ce responsable paraissait redoubler d’«activisme» ces dernières semaines, en multipliant les tournées et les rencontres dans les régions? Il était d’ailleurs en campagne depuis des mois: rassemblements, valorisation du bilan de son cabinet, annonce de grandes réformes mises en œuvre avec un prolongement au-delà de la législature actuelle. À l’évidence, Akhannouch tablait sur un deuxième mandat de chef du gouvernement durant la prochaine législature (2026-2031), en mettant l’accent, dans cette même perspective, sur des objectifs économiques et sociaux à atteindre à cet horizon-là.
Ce n’est pas être grand clerc que d’avancer que sa décision aujourd’hui est «contrainte». Pourquoi ne pas avoir attendu, en effet, le congrès ordinaire du RNI en avril prochain au lieu de cette précipitation en date du 11 janvier? Comment expliquer son retrait en pleine année électorale alors qu’il était possible de reporter le congrès ordinaire d’avril de quelques mois, au lendemain du scrutin législatif de septembre 2026?
«À terme, il faudra observer d’autres effets potentiels: moins de personnalisation, renforcement de la logique d’un chef de gouvernement plus institutionnel, réduisant la confusion entre parti, gouvernement et intérêts économiques»
— Mustapha Sehimi
Président omnipotent, assumant une présidence personnalisée concentrée depuis près d’une décennie, autant marquée du sceau du clientélisme que du débridage de profils historiques et de compétences, il a veillé à ce qu’aucune tête ne dépasse et ne puisse lui faire de l’ombre, tant au sein de l’exécutif que de son parti. Mobilisant de grands moyens, le RNI était identifié à son président. Ce même ressort psychologique profond s’était également exprimé lorsque, chef de l’exécutif, il s’était beaucoup démené pour neutraliser notamment des responsables d’institutions publiques ne partageant pas son optimisme de commande (Ahmed Réda Chami au CESE, Ahmed Lahlimi Alami au HCP, Chakib Benmoussa...). Il s’était même frotté, en vain, au wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, à propos de son «parler vrai» dans l’évaluation des politiques publiques.
L’impact de son retrait couvre plusieurs sphères. Pour ce qui est de son parti, il paraît difficile d’avancer qu’il y gagne une plus-value. Tant s’en faut. Problème de succession, aucun profil n’étant assuré de s’imposer. Problème d’image aussi, et difficulté à rebondir dans la prochaine campagne électorale de l’été qui vient. Sans oublier l’inconvénient de mettre en relief un bilan dont le principal promoteur ne sera pas là pour haranguer les foules.
À n’en pas douter, le RNI était soumis à l’une de ces deux contraintes en vue de septembre 2026: soit soutenir Akhannouch jusqu’au bout et devoir faire face au mécontentement social et à son impopularité, soit subir le coût électoral de son retrait.
Dans d’autres secteurs, ce retrait aura une irradiation de dimension variable. La crédibilité d’Aziz Akhannouch ne va-t-elle pas être altérée de manière notable? Son autorité de chef du gouvernement va en pâtir du fait qu’il perd un grand levier d’influence. Les alliés de la coalition actuelle (PAM, Istiqlal) vont devenir des bénéficiaires au moins relatifs de cette situation: un rééquilibrage symbolique va s’opérer, avec plus de marge pour se distancier du chef du gouvernement. Sans rupture, mais en veillant à se différencier du RNI, le chef de l’exécutif étant perçu comme un repoussoir électoral.
À terme, il faudra observer d’autres effets potentiels: moins de personnalisation, renforcement de la logique d’un chef de gouvernement plus institutionnel, réduisant la confusion entre parti, gouvernement et intérêts économiques. Enfin, cette dernière interrogation: comment finaliser les grandes réformes dans les mois à venir avec un chef de gouvernement fragilisé, notamment celles du Code du travail, des régimes de retraite, du Code pénal, de la Moudawana et de tant d’autres?
Tout cela n’est-il pas du pain bénit pour l’opposition? Deux lectures au moins peuvent être mises en avant. La première a trait au fait qu’Aziz Akhannouch était pratiquement l’incarnation de l’ennemi à abattre. Il était la cible centrale de la contestation, une sorte de «totem négatif». Aujourd’hui, de février à septembre 2026, il exercera encore son mandat de chef de l’exécutif mais dans des conditions particulières de fragilité et de déficit de légitimité. Comment pourra-t-il porter la bonne parole, défendre la globalité de son bilan et susciter l’adhésion des citoyens? Arrivera-t-il à relancer le dialogue social et à finaliser des réformes? Le doute est permis.
Une autre lecture concerne le procès que pourraient faire les partis d’opposition (USFP, MP, UE, PPS, UC) du «vide» créé par le départ du président du RNI de son mandat à la tête de cette formation. Sur le terrain, la démonétisation des élus et des candidats du parti de la Colombe est-elle évitable? Ce n’est sans doute plus un parrainage à valeur ajoutée, mais une étiquette à porter tel un stigmate. En tout état de cause, il semble bien qu’à terme va prévaloir une situation de glissement des uns et des autres, majorités et opposition pouvant pousser, au lendemain du scrutin législatif de septembre, à une reconfiguration partisane et politique. Surtout pour cette raison: n’étant plus assuré de se classer en tête, le RNI sera bousculé par ses deux alliés, le PAM et le PI. La formation istiqlalienne de Nizar Baraka au premier rang? Rien n’est à écarter sur le papier. Il reste à se demander si une telle équation l’emporterait vraiment au détriment du PAM, créé en 2009, et dont la vocation à l’origine était, précisément, de diriger les affaires publiques. Un calcul démenti un certain 20 février 2011. Ne serait-ce pas un échec politique consommé de voir le PI, composante du mouvement national, l’emporter en 2026 sur le PAM?





