Scandale de Ghar Djebilet: Djelloul Slama, l’expert algérien qui en savait trop, enlevé par le régime

L'économiste Djelloul Slama lors de son passage sur El Hayat TV. Il est porté disparu depuis. Capture d'écran.

L'économiste Djelloul Slama lors de son passage sur El Hayat TV. Il est porté disparu depuis. Capture d'écran.

Enlevé sur ordre du président algérien Abdelmadjid Tebboune et porté disparu depuis plusieurs jours après avoir osé interroger la rentabilité de l’insoutenable projet de la mine de fer Ghar Djebilet, l’économiste Djelloul Slama incarne une nouvelle ligne rouge franchie par le pouvoir. Celle où l’analyse factuelle devient un crime et où la répression s’abat sur l’expertise économique, même bienveillante. Un basculement assumé par un chef d’Etat dont la folie tyrannique n’a plus de limites.

Le 27/01/2026 à 13h00

En Algérie, la ligne rouge ne cesse de reculer, au point de finir par engloutir ce qui relevait encore, il y a peu, du débat technique et de l’analyse économique. L’affaire Djelloul Slama en est l’illustration la plus glaçante. Le régime ne se contente plus de réprimer les opposants politiques, les journalistes ou les militants, mais s’attaque frontalement aux experts, aux compétences et à la pensée rationnelle, même inféodée, dès lors qu’elle dérange le récit officiel. Ce qui s’est produit ces derniers jours à Alger n’est pas encore un dérapage sécuritaire, mais un scandale majeur, révélateur d’un climat de peur et d’une tyrannie désormais assumée par un président plus que jamais en roue libre.

Djelloul Slama, ingénieur, docteur en économie, expert en management et en ingénierie financière, est porté disparu depuis cinq jours. Pendant plusieurs jours, sa famille et ses proches ont cherché désespérément à savoir où il se trouvait, multipliant les appels, les démarches, les interrogations, sans obtenir la moindre réponse officielle. Aucun mandat, aucune notification, aucun droit élémentaire respecté. Un homme volatilisé, comme tant d’autres, dans un pays où l’arbitraire est devenu une méthode de gouvernement. Aux dernières nouvelles, il serait actuellement en garde à vue à la brigade de recherche de Bab El Djedid, à Alger, une unité d’investigation de la gendarmerie nationale. Le tout sur ordre direct et suivi personnel d’Abdelmadjid Tebboune.

Djelloul Slama n’est ni un opposant politique, ni un militant, ni un journaliste engagé. Il n’a jamais appelé à la contestation, n’a jamais remis en cause le régime, n’a jamais évoqué le Hirak, les droits de l’homme ou la corruption du pouvoir. Son champ d’intervention est strictement économique. Depuis plusieurs années, il est une voix reconnue, intervenant régulièrement sur les plateaux de télévision algériens, publics comme privés. Un profil technique, respecté et intégré dans l’écosystème du pouvoir.

Sa faute, si faute il y a, tient à une intervention sur la chaîne El Hayat TV, diffusée une dizaine de jours avant sa disparition. Ce jour-là, Djelloul Slama n’a fait qu’exercer son métier: analyser un projet économique, celui de la mine de fer Ghar Djebilet, présenté par le président Abdelmadjid Tebboune comme l’un des piliers de la souveraineté économique et de la diversification des ressources de l’État. Ceci, alors que d’aucuns savent qu’il s’agit ni plus ni moins du plus grand scandale économique de toute l’histoire de l’Algérie. Pour autant, l’expert ne s’est livré ni à une attaque politique, ni à une dénonciation idéologique. Il a parlé chiffres, infrastructures, coûts, logistique, rentabilité. Il a rappelé que la nature chimique du minerai de fer de Ghar Djebilet est moins favorable que celle d’autres gisements exploités en Algérie, notamment celui de l’Ouenza. Il a souligné les difficultés de transport, l’absence d’infrastructures adaptées et le coût astronomique des investissements nécessaires au projet.

Son analyse, froide et méthodique, aboutissait à une conclusion prudente mais lourde de sens. Dans l’état actuel des choses, le projet ne pourrait devenir rentable qu’à très long terme, au mieux à l’horizon 2050. Une temporalité incompatible avec les besoins urgents de l’économie algérienne et les contraintes budgétaires du pays. Djelloul Slama n’a jamais affirmé que Ghar Djebilet devait être abandonné. Il a au contraire insisté sur une erreur stratégique majeure: celle de vouloir exporter du minerai de fer à l’état brut. Selon lui, cette option condamne le projet à une faible rentabilité et à une dépendance accrue aux fluctuations des marchés mondiaux. Il plaidait pour davantage d’investissements dans la transformation locale, la sidérurgie et la création de valeur ajoutée sur le sol algérien, seule voie permettant de gagner du temps, de l’argent et de la souveraineté industrielle.

Mais en Algérie, même la nuance est devenue suspecte. Cette intervention, pourtant mesurée, a été reprise et relayée sur les réseaux sociaux par plusieurs influenceurs très suivis. Il n’en fallait pas plus pour que l’analyse technique soit perçue comme une menace politique. Le projet de Ghar Djebilet n’est pas un simple chantier économique. Même foireux, il est devenu un symbole du règne de Tebboune, un marqueur de son pouvoir, une vitrine censée prouver sa capacité à transformer l’économie algérienne. Le remettre en question, même partiellement, même rationnellement, revient à fissurer le récit présidentiel. Il ne faut donc pas s’étonner de voir Tebboune sauter de sa chaise et personnellement faire taire l’incongru critique.

Or, derrière l’enthousiasme officiel, les chiffres donnent le vertige. Rien que la construction de la voie ferrée de près de 950 kilomètres devant relier Ghar Djebilet à Oran pour l’exportation du minerai est estimée entre 3,5 et 6 milliards de dollars. Et encore, ces chiffres concernent uniquement le transport. À cela s’ajoutent les coûts de purification du minerai, la consommation massive de gaz, d’eau et d’électricité, les infrastructures industrielles, les frais d’exploitation annuels et les investissements initiaux colossaux. Au total, la facture pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars, pour des recettes annuelles plafonnées, dans le meilleur des cas, à environ 1,5 milliard de dollars. Un déséquilibre flagrant et un retour sur investissement tout simplement illusoire.

Ghar Djebilet s’annonce déjà comme une fuite en avant, dictée moins par une vision économique cohérente que par une lubie présidentielle, sous couvert de diversification des ressources. Une illusion du siècle, qui risque de se fracasser sur la réalité des marchés et des contraintes industrielles, avec pertes et fracas.

Ce qui est particulièrement révélateur dans l’affaire Djelloul Slama, c’est la violence de la réaction du pouvoir face à un simple bémol argumenté. Il n’a pas critiqué le président. Il n’a pas dénoncé la corruption. Il n’a pas appelé à la mobilisation. Il a seulement mis en lumière des failles économiques. Et cela a suffi pour déclencher la machine répressive. Un économiste, pourtant longtemps perçu comme fidèle au système, se retrouve en garde à vue, disparu aux yeux de sa famille, traité comme un criminel.

Cette affaire apporte une preuve supplémentaire que la dérive autoritaire du régime de Tebboune n’a plus de limites. En Algérie, on ne se contente plus de museler la contestation politique. On interdit désormais l’expertise, on criminalise l’analyse, on punit la compétence lorsqu’elle ne sert pas aveuglément la propagande officielle.

Cet enlèvement ne surgit pas dans le vide, mais s’inscrit dans une séquence inquiétante de durcissement autoritaire, dont les affaires El Watan et France 2 constituent les autres jalons récents. La mise en demeure adressée au quotidien El Watan pour avoir simplement rapporté le rejet partiel du nouveau Code de la route par le Conseil de la nation illustre une dérive assumée d’un régime qui ne tolère plus la description factuelle d’un débat institutionnel dès lors qu’elle contredit le récit officiel. À travers un arsenal juridique taillé sur mesure, la notion de «fausse information» est devenue extensible à l’infini, transformant l’acte d’informer en prise de risque permanente.

Cette logique ne s’arrête plus aux frontières, comme l’a montré la tentative d’influence exercée autour de l’émission Complément d’enquête sur France 2, où le pouvoir algérien et ses relais ont cherché, et partiellement réussi, à peser sur le contenu d’un travail journalistique étranger portant sur ses pratiques sécuritaires et ses opérations d’intimidation. De la presse nationale, sommée d’adhérer sans nuance à la version officielle, jusqu’aux médias internationaux ciblés dès lors qu’ils enquêtent sur le régime, en passant par les simples avis d’expert un peu trop informés, se dessine un même fil conducteur: la peur panique de l’information. L’affaire Djelloul Slama n’est pas une exception, mais une étape supplémentaire dans l’instauration d’un système de contrôle généralisé, où l’expertise est criminalisée, la presse muselée, la propagande érigée en norme et la censure, désormais assumée comme politique d’État.

Par Tarik Qattab
Le 27/01/2026 à 13h00