Que diable (si l’on peut employer cette expression, s’agissant du Pape!) Léon XIV va-t-il faire en Algérie? L’annonce de son voyage en Algérie du 13 au 15 avril a été faite il y a un mois et le programme a été dévoilé. Léon XIV se rend, outre à Alger, sur les traces de Saint-Augustin, son maître spirituel, né à l’actuel Souk Ahras et mort à Hippone (Annaba). Mais fallait-il, pour rendre hommage à Saint-Augustin, conforter ainsi le régime algérien?
Avec ce premier voyage du Pape en Algérie, une première historique, le système algérien, qui accumule les défaites et broie l’opposition en interne, marque ainsi un point positif. En un mot, le régime se donne une légitimité forte, fait oublier ses crimes et pardonner ses péchés. Jamais un Souverain pontife ne s’était rendu en Algérie. Les gains seront considérables pour le régime. Bien joué Tebboune!
Le régime algérien espère montrer qu’il parle à tout le monde (sauf à la France): l’Italie, dont la Première ministre, Mme Meloni, s’est rendue à Alger, l’Allemagne, où Tebboune devrait se rendre, les États-Unis, entremetteurs sur le dossier du Sahara occidental, et aujourd’hui le Vatican. Décidément, bien joué!
Mais surtout, le régime tirera un avantage considérable de cette visite papale. Au moment où la répression atteint un niveau inédit, où le Français Christophe Gleizes demeure emprisonné à Koléa, où un jeune a été arrêté pour avoir simplement porté un t-shirt à l’effigie de l’équipe nationale marocaine, et alors que les tensions internes restent vives, parfois violentes, le Pape vient, en quelque sorte, adouber et parrainer le régime. Celui-ci pourra dès lors mettre en avant sa prétendue «ouverture», son «libéralisme» et son «islam tolérant». Autant d’arguments destinés à masquer la réalité de la répression qu’il exerce dans le pays.
Le Pape ne devrait pas oublier les profondes difficultés que rencontrent les chrétiens, et plus particulièrement les catholiques, en Algérie. Ces réalités lui ont sans doute été dissimulées. Ancienne terre chrétienne de saint Augustin, à laquelle Léon XIV vient rendre hommage, l’Algérie, malgré une Constitution qui garantit officiellement la liberté de culte (en tout cas pour le culte musulman), impose de nombreuses contraintes à ceux qui souhaitent pratiquer leur foi chrétienne. Quant à la liberté de conscience, pourtant consacrée par la précédente Constitution, elle n’est plus garantie depuis 2020, année de l’arrivée de Tebboune au pouvoir.
L’Église en Algérie reste très minoritaire et étroitement surveillée. Elle se compose essentiellement de quelques centaines d’expatriés européens et de réfugiés subsahariens, qui se rendent aux offices dans les églises et lieux de culte de Ghardaïa, El Goléa, Tamanrasset ou encore Sétif. L’apostasie y est considérée comme un crime, les églises de Kabylie ferment les unes après les autres, et les visas sont refusés aux religieux comme aux prêtres.
«Mais le sens politique de l’archevêque d’Alger n’est sans doute pas à la hauteur de ses vertus religieuses: après son absence lors de la mobilisation pour la libération de Boualem Sansal (alors qu’il a rendu visite à Christophe Gleizes, «bon otage», qui ne critique pas le régime, contrairement à Boualem Sansal), il cautionne aujourd’hui un régime que l’onction vaticane viendra légitimer.»
— Xavier Driencourt
Combien de fois me suis-je rendu dans les communautés religieuses de Tizi-Ouzou, Sidi Bel Abbès, Sétif, Constantine ou Oran? Combien de fois ai-je dû, en tant qu’ambassadeur, intervenir auprès des autorités pour obtenir la délivrance d’un visa pour tel ou tel religieux? Des visas qu’il me fallait parfois négocier contre des titres de séjour en France au bénéfice de proches du régime…
Quelles batailles n’a-t-il pas fallu livrer, en 2018, pour faciliter la béatification des moines de Tibhirine à Oran? Le prosélytisme est interdit et les nombreuses communautés religieuses d’Algérie me racontaient leurs difficultés quotidiennes, liées à une bureaucratie tatillonne qui rythme leur vie: renouvellement des titres de séjour, autorisations nécessaires pour se déplacer, escortes obligatoires par des gendarmes (y compris, comme on me l’a dit, pour permettre à des religieuses de se rendre chez un médecin!).
L’Algérie a, en réalité, oublié qu’elle fut une terre chrétienne avant d’être musulmane, la terre de saint Augustin, de Charles de Foucauld et de Mgr Lavigerie. Mais tout cela, le pouvoir veut le nier et le cacher; le Pape n’en saura rien.
On se souvient du fameux toast d’Alger, prononcé le 18 novembre 1890 par Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, à l’instigation du Pape Léon XIII, toast qui prônait le ralliement des catholiques au régime républicain en France. Léon XIV, son successeur, s’apprête-t-il à un second ralliement? À Tebboune cette fois-ci. On imagine déjà le «narratif» algérien officiel: l’Algérie, terre de tolérance, gardienne de l’héritage spirituel de Saint-Augustin…
Cette visite a lieu à l’invitation et à l’instigation de l’archevêque d’Alger, Mgr Vesco. Désormais cardinal, Jean-Paul Vesco, de nationalité algérienne et ancien évêque d’Oran, à la manœuvre pour ce déplacement, vient ainsi au secours de Tebboune.
Mais son sens politique n’est sans doute pas à la hauteur de ses vertus religieuses: après son absence lors de la mobilisation pour la libération de Boualem Sansal (alors qu’il a rendu visite à Christophe Gleizes, «bon otage», qui ne critique pas le régime, contrairement à Boualem Sansal), il cautionne aujourd’hui un régime que l’onction vaticane viendra légitimer.
Il existait pourtant d’autres pays musulmans ouverts au dialogue islamo-chrétien que Léon XIV aurait pu choisir de visiter. Décidément, bien joué!




