Algérie: un jeune homme condamné à 2 ans de prison pour avoir porté le maillot des Lions de l’Atlas

Lyes Guernine,  jeune kabyle de 22 ans, emprisonné en Algérie pour avoir porté le maillot de l'équipe nationale marocaine.

Lyes Guernine, jeune kabyle de 22 ans, emprisonné en Algérie pour avoir porté le maillot de l'équipe nationale marocaine.

C’est une affaire passée sous les radars des médias en Algérie mais qui suscite depuis plusieurs semaines un énorme tollé sur les réseaux sociaux du pays. Au cœur de cette polémique qui prend de plus en plus d’ampleur, une injustice criante et une victime dont le seul tort est d’avoir affiché son soutien à l’équipe de football d’un pays décrété ennemi national par le régime algérien.

Le 22/02/2026 à 17h33

Pas un jour ne passe en Algérie sans que la réalité ne se heurte à l’improbable. Alors que les arrestations d’opposants au régime sont devenues monnaie courante depuis le Hirak, et que croupissent derrière les barreaux, journalistes, poètes, écrivains et intellectuels en raison d’idées jugées criminelles, voici que les autorités algériennes ont inventé un nouveau délit qui peut vous mener tout droit en prison. En l’occurrence, porter le maillot de football d’une équipe étrangère. Mais pas n’importe laquelle… sans surprise: l’équipe nationale du Maroc.

Pas question ici de paranoïa ou de théorie du complot, car pour la peine, comme le souligne le journaliste Abdou Semmar, porter le maillot argentin, brésilien, allemand ou encore espagnol est très courant en Algérie, où comme partout ailleurs dans le monde, quand on aime le football, il est normal d’afficher son soutien à une grande équipe, fut-t-elle étrangère.

Mais désormais, la chose est conditionnée par une règle: on peut porter tous les maillots de football, à l’exception d’un seul. Celui des Lions de l’Atlas.

Cette règle tacite, inconnue de tous, Lyes Guernine en a fait les frais. Ce jeune kabyle de 22 ans, originaire d’Ait Mesbah, à Tizi Ouzou, a en effet été condamné à deux ans de prison ferme pour avoir porté le maillot de l’équipe nationale marocaine. Les faits se sont déroulés le 2 janvier, lors d’un match opposant la JSK de Kabylie à la MC d’Alger, au stade de Hocine Ait Ahmed, à Tizi Ouzou.

Pourquoi ce jeune supporter de la JSK portait-il le maillot des Lions de l’Atlas? Une question qui en temps normal ne devrait même pas se poser mais qui en Algérie s’impose tant ce geste est inhabituel, voire dangereux. Dans une émission dédiée à cette affaire diffusée le 22 février sur sa chaîne YouTube, Abdou Semmar tient donc à souligner qu’à cette même période se déroulait la CAN au Maroc, marquée à ses débuts par des retrouvailles chaleureuses entre Algériens et Marocains, et par l’accueil fraternel réservé aux supporters au Maroc. Et le journaliste d’expliquer que de nombreux Algériens, touchés par cet accueil, ont à leur tour voulu témoigner de leur soutien en portant le maillot marocain. D’ailleurs, cet élan s’est illustré dans les tribunes de la CAN au début de la compétition.

Mais l’erreur commise par ce jeune homme est d’avoir exprimé son soutien au Maroc –quand bien même celui-ci relève du football– en Algérie. Car selon les très nombreuses publications qui circulent à son sujet, Lyes Guernine aurait été emprisonné pour «atteinte à l’unité nationale». Rien que ça… Et Abdou Semmar de préciser à raison qu’en aucun cas ce jeune supporter n’est affilié au MAK, considéré comme une organisation terroriste en Algérie depuis 2021. Son seul tort est donc d’avoir porté le maillot des Lions de l’Atlas. Incroyable mais vrai.

Le fait que cette affaire soit passée sous silence dans les médias officiels algériens a donné lieu à une théorie complotiste selon laquelle la presse marocaine serait à l’origine de cette fake news. Une manière de nuire «encore» à l’image de l’Algérie. Mais dans sa vidéo, Abdou Semmar rétablit la vérité après avoir mené l’enquête. Ainsi, révèle-t-il, l’information a été diffusée pour la première fois par Messaouda Cheballah, le 7 janvier. Cette militante et activiste est bien connue en Algérie pour être l’épouse de Fathi Ghares, lui-même activiste politique, l’un des opposants au régime les plus virulents et les plus engagés, ancien leader du Mouvement pour la Démocratie et la Société (MDS), arrêté à plusieurs reprises et emprisonné, en compagnie de son épouse, pour délits d’opinion.

En plus d’être la première source à avoir divulgué l’arrestation et l’emprisonnement du jeune homme, il se trouve aussi, révèle le fondateur d’Algérie Part, que Messaouda Cheballah est originaire du même village que lui.

Dans une publication intitulée «La politique du favoritisme», publiée sur son compte Facebook le 7 janvier, la militante partage la photo de Lyes Guernine et exprime son indignation. «Alors que l’équipe nationale jouait au Maroc et que les supporters algériens étaient présents pour l’encourager, les autorités se sont crues autorisées à arrêter un supporter de la JS Kabylie simplement parce qu’il portait un maillot de l’équipe nationale marocaine et qu’il s’était rendu au stade Hussein Aït Ahmed pour soutenir son équipe. Il a été condamné à deux ans de prison et incarcéré», écrit-elle ainsi, bien avant que l’affaire ne s’ébruite.

«Combien d’Algériens portent des maillots d’équipes étrangères? Combien portent des maillots arborant le drapeau d’autres pays comme les États-Unis ou l’Angleterre? Allons-nous remettre en question leur patriotisme? Allons-nous les accuser de loyauté envers un autre pays?», s’offusque ainsi la militante en dénonçant «une injustice sans précédent dans l’histoire de l’Algérie indépendante» et en appelant à la liberté pour «tous les opprimés» et «pour la patrie».

Il ne s’agit donc pas d’une fake news véhiculée par la presse marocaine mais d’une information véridique, que malheureusement, la famille et les proches du jeune homme refusent de commenter, «par peur», révèle Abdou Semmar qui a mené l’enquête et tenté de récolter leurs témoignages. En vain.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 22/02/2026 à 17h33