En 1968, le grand anthropologue Georges Balandier écrivait que:
«Les nouveaux États africains [ayant] la charge d’effectuer rapidement et en même temps des (révolutions) que l’histoire avait échelonnées dans le temps [ils] doivent se réinsérer dans une société qui s’est organisée en dehors d’eux [...]».
Cette remarque mettait clairement en évidence les problèmes politiques qui se posèrent à l’Afrique sud-saharienne indépendante, à savoir qu’ici les sociétés étant communautaires, hiérarchisées et solidaires, l’idée de Nation et la définition de l’État y sont différentes de l’Europe. Par conséquent, comme l’ordre social africain ne repose pas sur les individus, mais sur les groupes, le principe démocratique du «one man, one vote» y conduit régulièrement à l’impasse et aux conflits.
Dans ces conditions, comment construire l’État quand, de plus, les frontières postcoloniales font fi des réalités historiques et ethniques? Or, comme ils sont bâtis à l’intérieur de ces frontières artificielles, les États postcoloniaux sont donc souvent des coquilles juridiques vides ne coïncidant pas avec ces patries charnelles qui fondent les véritables enracinements humains.
«La démocratie fut alors plaquée sur l’Afrique sud-saharienne, et cela, sans qu’il ait été auparavant pensé à sauvegarder l’expression des peuples minoritaires démographiquement, donc électoralement battus.»
— Bernard Lugan
De plus, les frontières héritées de la colonisation ont perturbé les grands équilibres humains car, dans l’ancienne Afrique sud-saharienne, les territoires des peuples n’étaient pas bornés. Et surtout, le plus généralement, l’on ne sortait pas de chez soi pour immédiatement entrer chez le voisin. Entre les cœurs nucléaires territoriaux existaient en effet de véritables «zones tampons», parfois mouvantes, n’appartenant ni aux uns, ni aux autres. Dans certains cas, ces espaces pouvaient être parcourus par les-uns et par les autres; mais in fine, ils étaient le domaine des esprits dans lequel nul ne s’aventurait.
Dans les Afriques sud-sahariennes, après les indépendances, et cela durant trois décennies, de 1960 à 1990, la priorité fut à la constitution de l’État. Or, comme il leur fallait brûler les étapes, les États africains nés des découpages coloniaux empruntèrent le «raccourci autoritaire», le parti unique s’identifiant à l’État en création. Les particularismes ethniques furent alors combattus comme ferments potentiels de division et d’affaiblissement de l’édifice étatique en gestation. Mais, dans la réalité, une ethnie accaparait le pouvoir, s’identifiant ainsi au parti unique, donc à l’État, tandis que celles qui en étaient exclues se sentaient donc étrangères au mouvement de fusion nationale. Voilà pourquoi elles s’y opposèrent, d’où les multiples conflits de l’époque.
Puis, dans les années 1990, la question du pouvoir fut enfin posée. Les vrais problèmes resurgirent alors avec d’autant plus de vigueur qu’ils avaient été niés depuis les indépendances. En 1990, lors de la Conférence franco-africaine de La Baule, le président français François Mitterrand affirma ainsi que l’Afrique indépendante avait échoué par déficit de démocratie. Le continent subit alors un véritable «diktat démocratique» qui entraîna la chute du système de parti unique ou sa redéfinition.
La démocratie fut alors plaquée sur l’Afrique sud-saharienne, et cela, sans qu’il ait été auparavant pensé à sauvegarder l’expression des peuples minoritaires démographiquement, donc électoralement battus. Résultat, partout éclatèrent des troubles, des guerres et des massacres. Ainsi au Nigeria, au Liberia, en Sierra Leone, à Madagascar, au Tchad, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Niger, au Soudan, au Kenya. Et même un génocide, comme au Rwanda.




