Seuls les naïfs comme moi pouvaient penser que la presse et, plus généralement, les médias français étaient neutres ou en tout cas à l’abri des ingérences étrangères et notamment algériennes.
Je résume ci-après un exemple récent assez édifiant.
Depuis l’été 2025, j’ai été, ainsi que d’autres membres du Comité de soutien à Boualem Sansal, assiégé, pour ne pas dire harcelé, par France TV (France 2 pour son émission «Complément d’enquête») afin d’enregistrer une interview pour cette émission. De guerre lasse, j’avais fini par accepter. L’interview a eu lieu à deux reprises, en juillet d’abord, puis en studio pour un entretien, le 10 octobre.
La diffusion de l’émission était programmée le 22 janvier en soirée, à 23 heures exactement.
Le 22 janvier, à 14h35, l’APS (Agence de presse algérienne) publie un communiqué assassin au sujet de l’émission, et particulièrement insultant à mon endroit. «Un ex-faux diplomate, un agité atteint d’une véritable pathologie obsessionnelle nommée Algérie. Cet homme sale […] sait pertinemment qu’en France, plus la haine de l’Algérie est bruyante, plus la récompense est grande», peut-on lire dans un passage particulièrement virulent.
Dans l’après-midi, à 16h06, soit une heure trente environ après la dépêche de l’APS, publiée par le ministère des Affaires étrangères algérien, je reçois avec surprise un message de France 2 m’indiquant que pour des raisons techniques, le programmateur de «Complément d’enquête», le journaliste Sébastien Lafargue a dû supprimer mon interview (qui avait quand même duré deux heures).
A 21h29, soit une heure 30 avant l’émission, le site algérien Algérie patriotique annonce triomphalement la coupure de l’émission et la suppression de l’interview de Xavier Driencourt, remplacé par Stéphane Romatet, actuel ambassadeur. France 2 a en effet, comme l’indique le site algérien, préféré «donner la priorité à l’intervention autrement plus pondérée de l’actuel ambassadeur de France à Alger, Stéphane Romatet».
En outre, l’émission donne abondamment la parole au recteur de la mosquée de Paris, Chams Eddine Hafiz, qui déverse son fiel habituel, et à la député franco-algérienne, Sabrina Sebaihi qui défend le régime de Tebboune et ose affirmer que l’Algérie est une démocratie. Même topo pour le chantre officieux du régime, Karim Zeribi. On peut supposer que l’Algérie a de fait été informée que sa demande de 14h35 avait été acceptée.
««l’Algérie ne comprend que le rapport de forces»: cette phrase devait être insupportable aux fragiles oreilles du système algérien.»
— Xavier Driencourt
En un mot, Alger a froncé les sourcils avant la programmation de l’émission «Complément d’enquête», France 2 a obtempéré et accepté de couper l’émission pour ne pas froisser le régime algérien. La chronologie telle que je l’ai reconstituée ci-dessus est imparable. On peut sans mal imaginer que le Quai d’Orsay ou l’Élysée ont discrètement appuyé et relayé la demande d’Alger auprès de France 2 afin de ne pas froisser Tebboune. Et pourtant le «teaser» de l’émission annonçait mon interview avec en sous-titre «l’Algérie ne comprend que le rapport de forces». Cette phrase devait être insupportable aux fragiles oreilles du système algérien.
Mais tout ceci n’est pas fini: non content d’avoir gagné la première manche, la suppression de mon interview, Alger a voulu profiter de son avantage. Samedi 24 janvier, le ministère algérien des affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires français pour protester violemment contre l’émission (pourtant censurée), la présentant comme «un tissu de contre-vérités profondément offensantes et inutilement provocatrices», «entreprise de désinformation méthodique». Alger annonce «se réserver le droit de donner les suites qu’appelle la gravité de tels agissements».
Que conclure de tout cela?
- D’abord, que l’Algérie a bel et bien des relais puissants en France. Outre ses fameux «influenceurs», elle sait utiliser ses réseaux consulaires et religieux ou même politiques. La présence du recteur et de la député Écologie-Les Verts témoignent que leur parole est plus importante que celle de Noëlle Lenoir, présidente du Comité de soutien à Boualem Sansal qui est caricaturée dans «Complément d’Enquête» ou la mienne.
- Ensuite, que la France est suffisamment affaiblie ou désorientée pour accepter sans broncher les jérémiades d’Alger. C’est sans doute le plus grave car jamais Paris n’avait autant été inquiété.
- On peut aisément imaginer que l’Algérie au cours des prochaines élections, municipales ce printemps et présidentielle en 2027, utilisera pleinement tous ses relais afin de peser dans la politique intérieure française. On aurait tort de sous-estimer ce régime policier prêt à toutes les manœuvres pour affaiblir la France.
- Alger finalement, ne cherche que des prétextes pour «casser» la relation bilatérale: la convocation du chargé d’affaires est significative. Le régime aurait pu se contenter de mon éviction et ainsi savourer sa victoire et la reculade française. Non, pris à son propre piège, il a voulu pousser son avantage et critiquer les propos, pourtant aimables, de l’ambassadeur Romatet. À vouloir trop en faire...





