Marché mondial du GNL: le Maroc se positionne dans un cycle d’abondance énergétique

Le méthanier Al Zubarah.

Selon les projections, l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié devrait atteindre 594 millions de tonnes en 2030, soit une hausse de 42% par rapport à 2024, générant un excédent structurel estimé à 15 millions de tonnes sur les marchés internationaux. Dans ce nouveau cycle énergétique, le Maroc accélère la structuration de ses infrastructures gazières afin de capter les effets d’un marché mondial en recomposition, selon le rapport Perspectives du marché mondial du GNL 2030 de Bloomberg.

Le 05/01/2026 à 10h16

L’industrie mondiale du gaz naturel liquéfié s’apprête à entrer, à partir de 2027, dans une phase d’expansion sans précédent. D’après le rapport Perspectives du marché mondial du GNL 2030 publié par Bloomberg, la montée en puissance simultanée de nouveaux projets aux États-Unis, au Qatar et en Afrique du Nord devrait porter l’offre globale à 594 millions de tonnes à l’horizon 2030, contre environ 418 millions de tonnes en 2024. Cette progression de 42% traduirait une rupture structurelle dans l’équilibre entre offre et demande, avec l’émergence d’un surplus durable de l’ordre de 15 millions de tonnes sur les marchés internationaux.

Selon Bloomberg, ce scénario central demeure toutefois exposé à des facteurs de volatilité, marqué par les tensions géopolitiques, la fragilité des chaînes logistiques et les risques de retards dans la mise en service de certaines capacités qui pourraient infléchir la trajectoire anticipée. Néanmoins, la probabilité d’un marché durablement excédentaire pose une question stratégique majeure pour les pays producteurs et importateurs: comment se prémunir contre la cyclicité des prix.

Pour le continent africain, cette équation revêt une dimension particulière dans une dynamique où l’Afrique dispose de réserves gazières significatives, sa capacité à transformer cette richesse en levier de développement intérieur reste contrainte par des infrastructures insuffisantes et une orientation historiquement tournée vers l’exportation. C’est dans ce contexte que le Maroc entend inscrire sa stratégie, en se positionnant à la fois comme plateforme logistique, hub énergétique régional et point d’ancrage de nouvelles chaînes de valeur gazières.

Dans un système énergétique africaine en recomposition, le Maroc apparaît comme un cas singulier. Dépourvu de ressources gazières abondantes comparables à celles de l’Algérie ou du Nigeria, le Royaume mise sur sa position géographique, ses infrastructures portuaires et sa stratégie industrielle pour capter les flux du GNL mondial et les convertir en compétitivité économique.

Selon Bloomberg, l’Afrique du Nord demeure aujourd’hui l’un des principaux bassins de production gazière du continent. Toutefois, cette prééminence est appelée à s’éroder progressivement. Les analyses de l’African Energy Chamber indiquent que la part de l’Afrique du Nord dans la production gazière africaine pourrait reculer à 40% d’ici 2035, à mesure que les capacités de l’Afrique subsaharienne montent en régime. À plus long terme, l’offre de GNL subsaharienne pourrait être multipliée par quatre d’ici 2050, tandis que la demande intérieure africaine progresserait de 60%, passant de 55 milliards de mètres cubes en 2020 à près de 90 milliards.

Nador West Med, futur hub gazier marocain

En cours de réalisation sur la façade méditerranéenne, le port de Nador West Med constitue la pierre angulaire de cette stratégie. Ce complexe portuaire de nouvelle génération doit entrer en exploitation au second semestre 2026. Conçu comme un pôle intégré, il proposera, dans sa phase initiale, près de 800 hectares dédiés aux activités industrielles, avec une extension programmée pouvant atteindre 5.000 hectares à terme.

Selon les informations reprises par Bloomberg et confirmées par les autorités nationales, Nador West Med accueillera la première infrastructure marocaine de gaz naturel liquéfié sous la forme d’une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU). Reliée par gazoduc aux bassins industriels du nord-ouest du Royaume, cette installation vise à sécuriser l’approvisionnement en gaz des centrales électriques et des plateformes industrielles, tout en offrant une flexibilité face aux fluctuations des marchés internationaux.

Cette orientation s’inscrit dans une logique de diversification du mix énergétique et de réduction progressive de la dépendance aux combustibles les plus carbonés. Elle traduit également une volonté d’anticiper la baisse tendancielle des prix du GNL dans un contexte de surplus mondial, afin de transformer cette abondance en avantage compétitif pour l’industrie nationale.

Plus au sud, le projet du port atlantique de Dakhla constitue une autre pièce maîtresse de la stratégie nationale. D’un coût estimé à environ un milliard de dollars, ce complexe portuaire, dont l’achèvement est prévu à l’horizon 2028, se distinguera par une profondeur de 23 mètres, la plus importante du Royaume. Cette caractéristique technique permettra l’accueil de navires de grande capacité et l’implantation d’industries lourdes à forte intensité énergétique. Autour du port, près de 1.600 hectares seront réservés aux activités industrielles, tandis que 5.200 hectares de terres agricoles irriguées par dessalement viendront compléter l’écosystème économique local. Comme un pivot vers le sud, le Maroc positionne Dakhla comme une porte d’entrée stratégique pour les échanges entre l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et les marchés internationaux.

À terme, le port de Dakhla devrait également intégrer des infrastructures dédiées à l’exportation d’hydrogène vert et de ses dérivés, dès l’entrée en production de cette filière. Dans cette perspective, le GNL est perçu comme une énergie de transition, appelée à soutenir l’industrialisation et la production électrique avant la montée en puissance des énergies renouvelables à grande échelle.

Une logique de hub énergétique régional

Au-delà des infrastructures portuaires, la stratégie nationale s’inscrit dans une vision plus large de hub énergétique régional. Le Royaume est au cœur de plusieurs projets transnationaux majeurs, dont le gazoduc Nigeria-Maroc, estimé à environ 25 milliards de dollars. Cet ouvrage, destiné à traverser treize pays d’Afrique de l’Ouest avant de rejoindre la façade atlantique nord-africaine, vise à connecter les importantes réserves nigérianes aux marchés régionaux et européens.

La conversion du gaz en électricité constitue l’un des axes centraux de cette stratégie continentale. Selon l’African Energy Chamber, le gaz naturel pourrait fournir jusqu’à 45% de l’électricité africaine à l’horizon 2050. Plusieurs pays, dont le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Sénégal ou le Ghana, ont intégré cet objectif dans leurs stratégies énergétiques nationales.

Pour le Maroc, cette orientation revêt une importance particulière. L’accès à une énergie plus compétitive et plus stable est considéré comme un facteur clé pour soutenir la montée en gamme industrielle, attirer les investissements directs étrangers et accompagner le développement de secteurs à forte intensité énergétique, tels que la chimie, la métallurgie ou les matériaux de construction.

Malgré les perspectives d’abondance, le rapport Perspectives du marché mondial du GNL 2030 rappelle que le marché demeure exposé à des chocs exogènes. Les crises géopolitiques, les arbitrages politiques en matière de transition énergétique et les contraintes financières peuvent rapidement reconfigurer les équilibres. Ainsi, la stratégie nationale apparaît comme une tentative de réduction de la vulnérabilité aux cycles internationaux. En développant des infrastructures orientées vers les usages domestiques et régionaux, le Royaume cherche à transformer le GNL en instrument de sécurité énergétique plutôt qu’en simple commodité soumise aux aléas des marchés.

Comme le souligne le président exécutif de l’African Energy Chamber, NJ Ayuk, cité dans les analyses sectorielles reprises par Bloomberg, «les seuls projets d’exportation ne garantiront pas l’avenir énergétique de l’Afrique». L’enjeu réside dans la capacité à convertir l’augmentation de la production en accès à l’électricité, en développement industriel et en résilience économique.

À l’horizon 2030, le marché mondial du GNL devrait ainsi entrer dans une phase de maturité marquée par l’abondance et la concurrence. Dans cette configuration, le Maroc ne se positionne ni comme un grand producteur ni comme un simple importateur, mais comme un pivot logistique et industriel capable d’articuler flux mondiaux et besoins régionaux. Ainsi, cette approche pourrait conférer au Royaume un rôle croissant dans l’architecture énergétique africaine, à condition que les projets annoncés respectent leurs calendriers et que les investissements nécessaires soient mobilisés. À défaut, le risque serait de voir le surplus mondial de GNL se traduire par une volatilité accrue, sans retombées structurelles pour les économies locales.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 05/01/2026 à 10h16