Au-delà de l’innovation technique, l’enjeu est stratégique. Le marché à terme engage une transformation profonde des pratiques de gestion, de la composante institutionnelle et de l’attractivité internationale de la Bourse de Casablanca. Il pose, en clair, une question centrale: la sophistication des instruments financiers peut-elle renforcer la résilience et la compétitivité de la place, sans fragiliser son équilibre? Pour le président de l’Association professionnelle des sociétés de bourse (APSB), il ne s’agit pas d’un simple enrichissement de la palette d’instruments, mais d’«une évolution majeure dans la manière dont le risque est appréhendé par l’ensemble des investisseurs».
Pour les investisseurs institutionnels domestiques – caisses de retraite, compagnies d’assurance, sociétés de gestion – l’introduction des contrats à terme marque un changement conceptuel. «Nous passons d’une logique principalement directionnelle, centrée sur la détention d’actifs au comptant, à une logique de pilotage actif des expositions», explique Amine Maamri.
Concrètement, les contrats à terme permettent d’ajuster le niveau de risque sans procéder immédiatement à des arbitrages sur les portefeuilles physiques. Cette dissociation entre la détention d’actifs et la gestion du risque ouvre la voie à une allocation plus efficiente du capital. En plus de ces deux facteurs, elle introduit également une gestion plus fine du couple rendement-risque, en particulier dans des contextes de volatilité accrue.
L’introduction de contrats à terme sur indice revêt, à cet égard, une dimension structurante. «Elle offre un outil de couverture global et standardisé, aligné sur les pratiques internationales, facilitant ainsi la lecture du marché marocain par les investisseurs étrangers.»
Cette transformation s’inscrit dans un cadre institutionnel qualifié de «robuste» par le président de l’APSB. Sous l’impulsion du ministère de l’Économie et des Finances, l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) a joué un rôle déterminant dans l’élaboration du cadre réglementaire et la structuration opérationnelle du segment dérivés.
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L’Instance de coordination du marché à terme (ICMAT), qui regroupe Bank Al-Maghrib et l’AMMC, assure la cohérence du dispositif et supervise l’octroi des agréments de membres négociateurs et compensateurs. Ce processus d’agrément s’est révélé particulièrement exigeant, imposant des standards élevés en matière de solidité financière, d’organisation interne et de maîtrise des risques.
Au cœur du dispositif, la Caisse centrale de compensation (CCP) intervient comme contrepartie centrale. Elle garantit la bonne fin des transactions et impose des mécanismes stricts de gestion des appels de marge et des garanties. Ce modèle de compensation centralisée constitue un pilier essentiel de la sécurisation des engagements et de la confiance des intervenants.
Des défis techniques et organisationnels significatifs
Pour les sociétés de bourse, la préparation au lancement du marché à terme a représenté un chantier d’ampleur. «Les défis ont été à la fois techniques, organisationnels et opérationnels», souligne Amine Maamri.
Les systèmes d’information ont dû évoluer afin d’intégrer les spécificités des produits dérivés: gestion des appels de marge, suivi dynamique des positions, administration des garanties et interconnexion avec les mécanismes de compensation. Cette adaptation ne s’est pas limitée aux infrastructures techniques.
Un travail approfondi de cartographie des risques a été conduit pour encadrer les risques spécifiques aux dérivés – risque de marché, de contrepartie, de liquidité et risque opérationnel. Les limites d’engagement ont été ajustées, les dispositifs de contrôle renforcés et les équipes formées à de nouveaux schémas de surveillance des expositions. Quant aux post-marché, il a constitué un axe central de préparation. L’interaction avec la CCP impose une discipline rigoureuse dans la gestion quotidienne des marges et des garanties, «une exigence opérationnelle traduit un changement de culture, où la gestion des risques devient une fonction intégrée et continue.», soutient-il.
Le succès du marché à terme dépendra de sa capacité à générer une liquidité effective et durable. «La profondeur d’un marché à terme ne se décrète pas: elle se construit dans la durée», insiste le président de l’APSB.
Un dispositif d’animation est prévu dès le lancement. Des teneurs de marché interviendront afin d’assurer la continuité des cotations et de soutenir la liquidité immédiate. Cette première couche de liquidité vise à éviter des écarts excessifs de prix et à garantir la possibilité d’intervention des opérateurs.
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La profondeur véritable suppose toutefois la présence de volumes réguliers et significatifs, capables d’absorber des positions importantes sans déséquilibre prolongé. Elle dépendra de la diversité des profils d’investisseurs et de l’intégration effective des contrats à terme dans les stratégies de couverture des institutionnels.
L’encadrement strict de l’accès au statut de membre négociateur ou compensateur, sous l’égide de l’ICMAT, participe à cette logique de crédibilisation. Pour Amine Maamri: «La solidité financière des intervenants constitue une condition préalable à la stabilité du segment.»
Allocation d’actifs: vers une gestion plus tactique
Dans un marché historiquement dominé par des investisseurs institutionnels domestiques, l’impact des contrats à terme pourrait être significatif. Ainsi, pour les caisses de retraite, ces instruments «offrent une capacité d’ajustement tactique de l’exposition actions sans remise en cause des allocations stratégiques de long terme», soutient Amine Maamri, précisant qu’ils permettent de moduler le risque en fonction des cycles de marché tout en préservant les objectifs actuariels.
Pour les compagnies d’assurance, la couverture partielle des portefeuilles peut contribuer à atténuer l’impact des fluctuations sur les ratios prudentiels et les équilibres financiers. Dans un environnement réglementaire exigeant, cette faculté de pilotage constitue un levier d’optimisation.
Les OPCVM, quant à eux, peuvent renforcer leur réactivité face aux flux de souscriptions et de rachats, tout en optimisant la gestion de la trésorerie et des expositions indiciaires.
Au-delà de ces usages spécifiques, l’introduction des dérivés traduit une évolution culturelle. Elle consacre le passage d’une gestion centrée sur la détention d’actifs à une gestion davantage orientée vers la maîtrise dynamique des risques. Cependant, l’introduction de produits dérivés soulève néanmoins la question de la volatilité. Les mécanismes de levier et d’appels de marge peuvent amplifier les mouvements de marché à court terme.
Amine Maamri reconnaît qu’une phase d’appropriation sera nécessaire. «Comme tout nouveau segment, le marché à terme s’inscrira dans une montée en régime progressive. Les ajustements peuvent être plus visibles dans les premières étapes», observe-t-il.
L’enjeu réside dans la qualité du cadre réglementaire et prudentiel. Selon le président de l’ASPB, «les mécanismes stricts de marges et de compensation centralisée, assurés par la CCP, limitent l’accumulation de risques non maîtrisés». Dans cette optique, sophistication ne rime pas avec instabilité. Elle devient au contraire un levier de résilience dès lors qu’elle s’appuie sur une supervision rigoureuse et une discipline de fer.
La mise en place du marché à terme constitue un signal fort à destination des investisseurs étrangers. Mieux, elle aligne la place casablancaise sur des standards internationaux en matière d’instruments de couverture. Pour autant, le président de l’APSB nuance toute lecture mécanique. «Le marché à terme est une avancée structurante, mais il ne peut être considéré comme un facteur décisif à lui seul», souligne-t-il. Et de préciser que les investisseurs internationaux examinent prioritairement la profondeur sectorielle, le niveau de flottant, la liquidité effective des titres, la qualité de la gouvernance et la transparence de l’information financière. Les fondamentaux demeurent déterminants dans la décision d’allocation.
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«Les échanges récents organisés lors de la conférence de l’APSB ont permis de rappeler le chemin parcouru depuis la reclassification du Maroc au sein des indices MSCI en novembre 2013», rappelle Amine Maamri, car le marché à terme s’inscrit dans cette dynamique d’amélioration continue. Il renforce la cohérence de l’écosystème sans se substituer aux fondamentaux.
Le regain d’intérêt des investisseurs particuliers, observé récemment à l’occasion de plusieurs introductions en Bourse, confère une dimension supplémentaire au débat.
Les produits dérivés, par nature complexes, comportent des risques élevés liés aux mécanismes de marge et à l’effet de levier. Leur mauvaise utilisation peut entraîner des pertes rapides et significatives.
«La responsabilité collective des acteurs du marché est d’assurer un encadrement rigoureux et de renforcer les dispositifs d’information et d’accompagnement», insiste Amine Maamri. Le cadre élaboré par l’AMMC impose des exigences strictes d’adéquation entre les produits et le profil de risque des investisseurs.








