Filière laitière: après les pluies, une stabilisation attendue plus qu’un redémarrage immédiat

La filière laitière a été sévèrement impactée par la sècheresse prolongée.

Après sept années de stress hydrique, les précipitations enregistrées depuis deux mois offrent un répit à la filière laitière. Elles ne suffisent toutefois pas à enclencher une reconstitution rapide d’un cheptel bovin en recul d’environ 30% entre 2019 et 2023, mais permettent d’enrayer la spirale de décapitalisation et de rouvrir le débat sur les fondements économiques du modèle laitier national.

Le 25/01/2026 à 12h23

Les pluies tombées récemment sur une large partie du territoire national constituent, pour la filière laitière, un signal favorable après plusieurs campagnes marquées par un déficit hydrique sévère. Leur impact immédiat reste néanmoins circonscrit. «Les précipitations enregistrées récemment constituent un signal positif, mais elles ne permettent pas, à elles seules, une reconstitution immédiate du cheptel laitier national», souligne Mohammed Raita, directeur général de Maroc Lait, interrogé par Le360.

La filière sort en effet d’une phase de contraction historique. Entre 2019 et 2023, le cheptel laitier a reculé d’environ 30%, sous les effets de la sécheresse prolongée, de la flambée des coûts des intrants, de tensions sanitaires et logistiques héritées de la période post-Covid. Dans ce contexte, les pluies récentes jouent avant tout un rôle d’amortisseur économique. Elles améliorent la disponibilité des parcours naturels et contribuent à réduire partiellement le coût de l’alimentation animale, qui représente entre 60% et 70% du coût de revient du litre de lait. Et «à court terme, ces pluies permettent surtout de freiner la décapitalisation du cheptel et de stabiliser les effectifs existants», insiste Mohammed Raita. Autrement dit, la dynamique actuelle relève davantage de la stabilisation que d’un redémarrage.

La reconstruction du capital animal s’inscrit dans un temps long. Elle repose sur des leviers structurels qui dépassent largement le seul facteur climatique. «La reconstitution effective du cheptel reste un processus étalé sur plusieurs campagnes», rappelle le dirigeant de Maroc Lait, qui identifie plusieurs axes structurants.

Le premier concerne le soutien aux génisses, qu’elles soient locales ou importées, dans un contexte marqué par des restrictions persistantes à l’exportation de reproductrices depuis plusieurs pays européens. «La résolution des problèmes d’arrêt d’exportation des génisses par plusieurs pays européens constitue un enjeu majeur pour la filière», souligne-t-il, en citant notamment le cas de l’Allemagne.

L’amélioration génétique constitue un second levier déterminant, au même titre que le déploiement de programmes fourragers économes en eau. À cela s’ajoute une réflexion plus technique sur la gestion des cycles de production. «Le séchage de l’excédent du lait en haute lactation pour utiliser sa poudre en basse lactation est une solution structurante que nous portons depuis plusieurs années», précise Mohammed Raita, rappelant qu’un projet détaillé a été remis au ministère de tutelle.

Une crise hydrique révélatrice des fragilités du modèle laitier

Au-delà de l’urgence conjoncturelle, la succession de sept années de stress hydrique a révélé les vulnérabilités structurelles du modèle laitier marocain. «Cette crise prolongée a révélé la dépendance excessive de la filière aux fourrages irrigués et aux importations d’aliments», observe Mohammed Raita.

Les enseignements tirés de cette période sont désormais intégrés dans les choix stratégiques du secteur. La priorité est donnée à des cultures fourragères résilientes et moins consommatrices d’eau, telles que le sorgho, le panicum, l’orge hydroponique ou encore les rations sèches et demi-sèches. «Ces techniques sont déjà opérationnelles chez plusieurs membres de Maroc Lait, mais nécessitent aujourd’hui d’être expliquées et généralisées à grande échelle», insiste-t-il.

La crise a également déplacé le curseur stratégique vers l’amélioration de la productivité par vache, plutôt que l’augmentation mécanique des effectifs. Au demeurant, elle a même accéléré la prise de conscience autour du rôle de la donnée. «La digitalisation est devenue un outil central pour anticiper les crises», affirme Mohammed Raita, évoquant une convention en cours de finalisation avec l’État.

Sur le terrain, le manque d’eau a conduit les éleveurs à revoir leurs arbitrages économiques. Nombre d’entre eux ont réduit leurs effectifs afin de préserver leur trésorerie, en conservant uniquement les vaches les plus productives. D’autres ont abandonné les cultures fourragères traditionnelles au profit d’alternatives moins gourmandes en ressources hydriques. Cette transformation a également touché l’aval industriel. «Les usines ont travaillé sur le traitement et le recyclage quasi intégral des eaux industrielles, en orientant une partie vers l’irrigation des fourrages», explique le directeur général exécutif de Maroc Lait.

Du côté des pouvoirs publics, ces arbitrages ont débouché sur un ensemble de mesures de sauvegarde, parmi lesquelles la subvention massive de l’alimentation animale, estimée à environ six millions de quintaux, le soutien ciblé aux génisses, l’investissement dans des infrastructures hydrauliques et l’inscription de la filière dans l’orientation plus large d’une agriculture résiliente au changement climatique, dans le cadre de la stratégie Génération Green.

Des mesures de sauvegarde efficaces, mais insuffisantes à long terme

Ces dispositifs ont permis d’éviter une rupture d’approvisionnement sur le marché national et de stopper l’érosion de la production. «Ils ont été déterminants pour enrayer la décapitalisation du cheptel bovin», reconnaît Mohammed Raita. La collecte laitière a ainsi progressé d’environ 10% en 2024 et de 5% en 2025, après plusieurs années de baisse. Pour autant, la pérennité de la relance suppose des réformes plus profondes du modèle de production. La faiblesse structurelle de la consommation nationale demeure un point critique. «La consommation de produits laitiers reste faible au Maroc, ce qui nécessite un effort soutenu de promotion des bienfaits nutritionnels», souligne-t-il.

La professionnalisation des petits éleveurs, qui représentent près de 90% des producteurs, constitue un autre chantier prioritaire, au même titre que la réduction de l’informel, estimé à environ 30% de la filière, et la modernisation des modes d’organisation via la digitalisation et l’agrégation.

La campagne institutionnelle dotée d’un budget de 18 millions de dirhams s’inscrit dans cette logique, sans pour autant constituer une solution suffisante. «Elle ne peut, à elle seule, combler l’écart entre la consommation actuelle, d’environ 74 litres par habitant et par an, et les recommandations internationales», rappelle Mohammed Raita, citant les 90 litres recommandés par la FAO et les niveaux nettement supérieurs observés en Europe.

Cette campagne s’intègre dans une stratégie plus globale, combinant sensibilisation nutritionnelle, lutte contre la désinformation, développement de produits adaptés au pouvoir d’achat et sécurisation durable de l’offre.

La mise en place d’un système intégré de gestion du cheptel constitue l’un des piliers de cette transformation. «La digitalisation permet de passer d’une gestion réactive à une gestion anticipative de la filière», affirme Mohammed Raita. Traçabilité, maîtrise des coûts, suivi zootechnique, optimisation de l’alimentation et de la reproduction, allocation ciblée des aides publiques: la donnée devient un actif stratégique.

À l’approche du mois de Ramadan, période durant laquelle la consommation de produits laitiers augmente traditionnellement de 40% à 50%, la filière se prépare à un pic de demande. «Depuis une dizaine d’années, la filière a toujours assuré l’approvisionnement du marché, y compris durant les années de sécheresse», rappelle Mohammed Raita, qui indique que la stratégie repose sur une planification renforcée de la collecte, la montée en puissance du lait UHT, le séchage du lait excédentaire en haute lactation et, si nécessaire, un recours encadré à la poudre de lait pour les produits dérivés. «Durant le mois sacré, les usines ne raisonnent plus en termes de rentabilité, mais de satisfaction du consommateur», insiste-t-il.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 25/01/2026 à 12h23