Exclusif. Le plan de l’ONHYM pour la réutilisation des réservoirs de la Samir tombe à l’eau, voici pourquoi

Le plan de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) visant à constituer des stocks de sécurité conformes à l’exigence réglementaire de 60 jours de consommation nationale a finalement été abandonné.

Alors que les distributeurs pétroliers peinent à respecter les seuils de stocks réglementaires, l’ONHYM avait conçu un plan pour exploiter les bacs de la Samir, fort du feu vert délivré il y a six ans par le tribunal de commerce de Casablanca. Ce projet, destiné à renforcer les stocks stratégiques du pays, a cependant buté sur des contraintes juridiques et institutionnelles. Les détails.

Le 09/04/2026 à 10h46

Avant que Donald Trump et Téhéran ne s’accordent sur un cessez-le-feu de quinze jours, la guerre au Moyen-Orient, déclenchée le 28 février dernier, avait provoqué un choc pétrolier majeur. Celui-ci s’est traduit par une flambée des prix du brut et une crise d’approvisionnement liée notamment au blocage du détroit d’Ormuz.

Dans ce contexte tendu, la question des stocks stratégiques de produits pétroliers est revenue au premier plan au Maroc. Les interrogations se sont multipliées quant aux raisons qui poussent le gouvernement à fermer les yeux sur le non-respect, par les distributeurs, des seuils de stocks obligatoires. Pour rappel, ces derniers sont fixés à l’équivalent de 60 jours de consommation, notamment pour le gasoil et l’essence.

Interrogée récemment sur ce sujet, tout en reconnaissant des niveaux de stocks limités, à peine 47 jours pour le gasoil et 52 jours pour l’essence, la ministre de tutelle, Leila Benali, a tenté une diversion en se félicitant d’avoir été la «première» responsable à autoriser l’accès de «plusieurs entreprises» aux bacs de stockage de la Samir.

Or, comme nous le rapportions dans un précédent article, les données de terrain révèlent une réalité bien différente. Les infrastructures de la raffinerie de Mohammedia sont en réalité exploitées de manière exclusive par une seule entité, BCG Petroleum (Benbrahim Group Investment), opérant sous la marque Yoom.

Selon nos informations, cette société utiliserait environ 80.000 m³ de capacités de stockage, principalement destinées à l’approvisionnement de son propre réseau de stations-service en gasoil. Un volume qui reste marginal au regard des capacités totales de la Samir, estimées entre 1,8 et 2 millions de m³, soit à peine 4 % de son potentiel global.

La question de la location des infrastructures de la Samir ne saurait être abordée sans revenir sur un épisode clé survenu au printemps 2020. En pleine pandémie de Covid-19, dans un contexte marqué par un effondrement historique des cours du pétrole et une saturation des capacités de stockage à l’échelle mondiale, la justice marocaine avait, pour la première fois, autorisé la location des réservoirs de la Samir, à l’arrêt depuis 2015.

Dans ce cadre, l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) avait été mandaté pour accompagner l’État dans ses négociations avec le tribunal de commerce de Casablanca, en vue de la réutilisation des capacités de stockage de la raffinerie de Mohammedia. Dès lors, une question persiste: pourquoi, malgré cette base juridique claire, la mise en œuvre de cette décision a-t-elle accusé un retard aussi prolongé?

Une source autorisée à l’ONHYM a bien voulu apporter des précisions utiles à la compréhension de ce dossier. Elle rappelle que, dans le contexte de la crise pétrolière liée à la pandémie de Covid-19, le Maroc avait identifié une opportunité pour structurer une politique de stockage stratégique des produits pétroliers.

«L’ONHYM avait alors été mandaté par l’État pour élaborer et mettre en œuvre un plan d’action permettant d’assurer la constitution et le maintien de stocks de sécurité conformes à l’exigence réglementaire de 60 jours de consommation nationale», explique notre source.

Le dispositif envisagé reposait sur une articulation entre responsabilités publiques et obligations des opérateurs. Les opérateurs devaient continuer à assumer leurs obligations réglementaires, tandis que les volumes complémentaires nécessaires pour atteindre les 60 jours seraient acquis et stockés sous contrôle public.

Dans cette logique, et en s’appuyant sur les benchmark internationaux, l’ONHYM a proposé une approche progressive distinguant stocks commerciaux et stocks stratégiques. Ces derniers ne pourraient être mobilisés qu’en cas de crise majeure d’approvisionnement, sur décision du gouvernement.

Deux modèles ont ainsi été élaborés, laissant aux autorités le soin de choisir celui à mettre en œuvre, poursuit notre interlocuteur.

Le premier reposait sur un portage direct par l’ONHYM. Il prévoyait un financement initial par des ressources publiques ou assimilées, complété par un recours au financement bancaire et des mécanismes de redevance permettant d’assurer l’équilibre économique du dispositif. Ce modèle intégrait également des logiques de valorisation des capacités disponibles afin d’optimiser les coûts.

Le second modèle s’inscrivait dans une logique impliquant davantage les opérateurs du secteur, dans un cadre structuré et encadré par l’État. Il visait à mutualiser l’effort de constitution des stocks tout en garantissant un pilotage public des volumes stratégiques.

Sur le plan technique, les études menées ont couvert plusieurs volets. Elles ont d’abord permis d’évaluer précisément l’état des infrastructures de la Samir, en distinguant les capacités immédiatement mobilisables de celles nécessitant des travaux de remise en état. Elles ont également intégré une analyse complète de la chaîne logistique, incluant les capacités portuaires, les flux d’importation et les besoins en coordination opérationnelle.

Par ailleurs, des solutions complémentaires ont été identifiées à moyen et long terme, notamment à travers le développement de cavités salines, afin de diversifier et sécuriser les capacités de stockage.

Les investissements nécessaires, tant pour la réhabilitation des installations que pour l’acquisition des produits, avaient également été évalués.

En amont, poursuit la même source, une ordonnance du tribunal de commerce avait permis de négocier un contrat de location des capacités de stockage avec le syndic. Ce contrat encadrait les opérations de réception, de stockage et d’expédition des produits, ainsi que les responsabilités en matière de maintenance et de remise en état des installations. Il prévoyait également des garanties juridiques essentielles, notamment la reconnaissance de la propriété exclusive des produits stockés et leur insaisissabilité vis-à-vis des créanciers de la Samir.

Toutefois, la mise en œuvre effective du projet restait conditionnée à plusieurs préalables: l’approbation d’un schéma global de gouvernance, l’obtention des autorisations nécessaires et la mobilisation des ressources financières correspondantes.

Au-delà de ces considérations budgétaires et institutionnelles, un facteur déterminant a pesé dans les arbitrages: le contentieux international engagé devant le CIRDI concernant la Samir. La mobilisation des actifs de la raffinerie soulevait en effet des interrogations juridiques dans ce contexte.

Dans ces conditions, les autorités ont privilégié une approche prudente. Le projet, pourtant prêt à être déployé, n’a finalement pas été mis en œuvre. Et, avec lui, une opportunité de renforcer durablement les stocks stratégiques du pays.

Par Wadie El Mouden
Le 09/04/2026 à 10h46