⁠Excès de pluie: un nouveau risque pour les cultures maraîchères, alerte un producteur

Une serre du Souss-Massa.

Après six années de stress hydrique continu, le retour brutal de précipitations abondantes bouleverse les équilibres productifs des principales zones maraîchères du Royaume. Dans le Souss-Massa, pilier des primeurs hivernaux et locomotive de l’export, cette transition climatique rapide reconfigure les paramètres agronomiques, sanitaires et logistiques, fragilisant rendements, qualité commerciale et compétitivité sur les marchés extérieurs.

Le 11/02/2026 à 10h29

En l’espace de quelques semaines, six années de déficit hydrique ont fait basculer les principales zones maraîchères du Royaume vers un régime de précipitations inhabituellement élevé. Dans le Souss-Massa, cœur de la production de primeurs, ce retournement climatique brutal recompose les équilibres agronomiques, sanitaires et logistiques, avec des effets différenciés sur la qualité, les rendements et les débouchés à l’export.

«On sort d’un cycle de sécheresse prolongée de plus de six ans dans le Souss», rappelle Amine Amanatoullah, producteur à Agadir, dans un entretien avec Le360. Cette période de pénurie hydrique avait profondément modifié les équilibres biologiques par la prolifération de ravageurs, mais surtout la montée en puissance de viroses et l’adaptation des itinéraires techniques autour de variétés plus résistantes aux stress secs.

Le retour d’un hiver plus affirmé, conjugué à des précipitations jugées «correctes et relativement homogènes» sur l’aire Souss-Massa, a d’abord été accueilli comme un signal encourageant pour la campagne agricole. «On a enfin retrouvé de véritables conditions hivernales, avec une pression hydrique moins forte sur les itinéraires maraîchers», souligne le producteur.

Contrairement aux épisodes extrêmes enregistrés dans le nord du pays, les pluies dans le Souss sont restées modérées, évitant des dégâts massifs sur les infrastructures agricoles.

Mais cet apparent rééquilibrage masque une transformation plus profonde des dynamiques agronomiques. L’humidité persistante, combinée à des températures plus basses, a favorisé l’émergence de pathologies jusqu’alors marginales à cette période de l’année, témoigne-t-il.

La sécheresse prolongée avait orienté la sélection variétale et les stratégies phytosanitaires vers la lutte contre les virus et les insectes vecteurs. «La plupart des variétés développées ces dernières années visaient avant tout la résistance aux viroses, devenues dominantes avec le climat sec», explique Amine Amanatoullah. Le basculement vers un régime plus humide a déplacé le centre de gravité du risque sanitaire.

Botrytis, oïdium et autres maladies fongiques se sont installés dans les serres et les champs, parfois de manière brutale. «Ce sont des problèmes qu’on n’avait pas l’habitude de voir à cette période», insiste-t-il. Les itinéraires techniques, calibrés pour des hivers secs, se sont révélés inadaptés à des séquences d’humidité prolongée, parfois sur 48 à 72 heures consécutives. Une difficulté qui tient autant à la biologie des pathogènes qu’à la capacité opérationnelle des exploitations à réagir. Les traitements préventifs, essentiels dans ce contexte, n’ont pas toujours été appliqués à temps. «Le changement a été trop brusque. Beaucoup de producteurs ont sous-estimé le risque, pensant pouvoir décaler les interventions de quelques jours. Résultat: quand le problème est apparu, il était déjà trop tard», observe le producteur gadiri.

À cette contrainte s’ajoute un facteur structurel: celui de la rareté de la main-d’œuvre agricole qualifiée. La gestion fine de l’humidité, l’aération des serres, le suivi sanitaire rapproché exigent une technicité et une disponibilité humaines que toutes les exploitations ne peuvent mobiliser en continu.

Rendements et qualité, une équation fragilisée

Les effets combinés du froid, de l’humidité et des maladies fongiques se traduisent par une dégradation mesurable des rendements commercialisables. Sans disposer encore de statistiques consolidées, Amine Amanatoullah avance des ordres de grandeur issus de son expérience de terrain. «On observe un taux de triage à la ferme qui dépasse les 15%, et presque autant en station de conditionnement. Au total, l’écart peut atteindre 25 à 30% par rapport à une campagne normale.»

Cette hausse des rebuts affecte directement la qualité des lots destinés à l’exportation, particulièrement pour la tomate, produit phare de la région. Le ralentissement de la maturité lié aux températures basses pèse également sur les volumes récoltés. «Le produit arrive moins mûr, donc avec moins de rendement et plus de contraintes à la commercialisation», précise-t-il.

À court terme, cette situation a paradoxalement bénéficié au marché intérieur. Les volumes non conformes aux standards export ont été redirigés vers la consommation locale, contribuant à une détente des prix après les craintes initiales de pénurie. «Il y a eu plus de produits disponibles sur le marché local, ce qui a fait baisser les prix. Pour le consommateur, c’est positif», reconnaît le producteur.

Pour ce qui est de la logistique, «le climat dégrade la compétitivité à l’arrivée», car la fragilisation de la qualité ne s’arrête pas à la sortie de l’exploitation. Les perturbations climatiques ont également affecté la chaîne logistique, en particulier pour les flux à destination de l’Europe. Les retards dans les transports routiers et portuaires ont incité certains exportateurs à recourir davantage au conteneur maritime, allongeant les délais d’acheminement.

«Quand un produit accuse déjà trois ou quatre jours de retard au départ, il arrive avec une qualité affaiblie», explique Amine Amanatoullah. Or, sur les marchés européens, la tolérance aux aléas reste limitée. «Le client final ne justifie pas une baisse de qualité par des intempéries au Maroc. Il attend un standard constant.» Ces dégradations à l’arrivée alimentent un risque réputationnel pour l’origine Maroc, dans un contexte international où la concurrence sur les primeurs demeure intense. Même en l’absence de spéculation sur les volumes, la combinaison de moindres rendements et de contraintes logistiques réduit la capacité des exportateurs à valoriser pleinement leurs productions.

Les déséquilibres observés dans le Souss-Massa ne se généralisent pas à l’ensemble du territoire. Le producteur rappelle que, pour les primeurs hivernaux, «la zone du Souss reste quasiment la seule en activité à cette période». Les régions du nord, davantage orientées vers l’avocat, les agrumes ou les fruits rouges, obéissent à d’autres calendriers et à d’autres contraintes agronomiques. Cette spécialisation régionale accentue la sensibilité systémique du Souss aux chocs climatiques. Toute perturbation y a un effet immédiat sur l’offre nationale de légumes frais, sur les équilibres prix-quantités et sur la balance exportatrice.

Face aux difficultés sur les marchés européens, la question d’un redéploiement vers l’Afrique de l’Ouest est régulièrement posée. Mais là encore, le calendrier joue contre les exportateurs marocains. «À cette période de l’année, il y a une production locale en Mauritanie, au Sénégal et dans d’autres pays», souligne Amine Amanatoullah. Les taxes à l’importation appliquées par ces États réduisent la compétitivité des produits marocains, surtout lorsque les marges sont déjà comprimées par les pertes de qualité.

Les flux vers le sud se concentrent donc davantage à partir du printemps et de l’été, lorsque l’offre locale décline. En hiver, les débouchés africains restent marginaux, limitant les possibilités d’arbitrage géographique.

Le passage brutal de la sécheresse à l’excès d’eau pose, en filigrane, la question de la résilience du modèle agricole marocain. Les solutions techniques existent notamment par l’ajustement variétal, le renforcement de la prévention phytosanitaire et l’amélioration de la gestion de l’humidité sous serre. Mais leur mise en œuvre se heurte à des contraintes économiques et humaines.

«On travaille avec des programmes définis à l’avance, mais il y a toujours des urgences», résume Amine Amanatoullah. Les arbitrages entre récolte, traitements et gestion de la main-d’œuvre deviennent plus complexes lorsque les chocs climatiques se succèdent sans transition.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 11/02/2026 à 10h29