Les récentes inondations ont agi comme un révélateur d’une fragilité ancienne: la vulnérabilité des bassins versants marocains à l’érosion hydrique. Si l’eau des crues attire d’abord l’attention par ses dégâts visibles sur les infrastructures et les habitations, l’enjeu principal se joue ailleurs. Moins spectaculaire, mais plus durable, il concerne la perte progressive des sols et la dégradation du capital naturel.
Dans son étude intitulée «Évaluation de l’impact des pratiques agricoles et de l’expansion urbaine sur la dynamique des sécheresses», Mohammed Hlal met en évidence que les épisodes pluvieux intenses accélèrent considérablement les processus d’érosion dans les bassins déjà fragilisés par la pente, la déforestation ou une forte pression agricole. Selon lui, lors d’un événement extrême, «le ruissellement rapide transforme la pluie en un mécanisme de décapage massif des horizons superficiels du sol», entraînant vers l’aval des volumes importants de sédiments.
À l’échelle nationale, aucun bilan consolidé post-inondations n’a encore été publié bassin par bassin. Mohammed Hlal rappelle néanmoins que les études scientifiques existantes montrent, dans certaines zones sensibles comme le Haut Atlas, des pertes pouvant atteindre des dizaines voire des centaines de tonnes de sol par hectare et par an selon l’occupation du sol et la topographie. Ces résultats, issus d’analyses locales, ne constituent pas une estimation nationale unique, mais ils donnent une indication claire de l’ampleur du phénomène dans les zones les plus vulnérables.
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Derrière ces volumes de sédiments se cache un enjeu économique direct. «Après une crue, ce n’est pas seulement de l’eau qu’on perd, c’est aussi du sol, donc du capital agricole et de la capacité de stockage des barrages», résume Mohammed Hlal. Le sol arable, accumulé sur plusieurs décennies, peut ainsi être exporté en quelques heures vers les oueds, puis vers les retenues hydrauliques.
Pour Mohammed Hlal, cette dynamique s’inscrit dans un contexte climatique marqué par une intensification des précipitations extrêmes. «Lorsque les pluies deviennent plus concentrées dans le temps, elles génèrent davantage de crues éclairs et de ruissellements violents, principaux moteurs de l’érosion hydrique», explique-t-il. La perte progressive de couverture végétale observée ces dernières années amplifie encore le phénomène en réduisant l’infiltration et en fragilisant la structure des sols.
Une géographie différenciée du risque
Selon Mohammed Hlal, «la combinaison d’une pluie intense et d’un sol nu agit comme un multiplicateur de risques». En l’absence de racines et de matière organique suffisantes, le sol perd une grande partie de sa capacité d’absorption. Le ruissellement s’accélère, se concentre et acquiert un pouvoir érosif nettement plus élevé.
Cette dynamique n’est toutefois pas homogène sur l’ensemble du territoire, selon Mohammed Hlal, qui souligne que «les zones les plus exposées cumulent généralement fortes pentes, érodabilité élevée des sols et pression anthropique». Le Rif et le Pré-Rif figurent ainsi parmi les régions les plus sensibles en raison de leurs versants abrupts et de la pression croissante exercée sur les terres. «Le Haut Atlas et le Moyen Atlas présentent également des risques élevés, notamment en raison de la fréquence des épisodes orageux susceptibles de provoquer un décapage rapide des sols», ajoute-t-il.
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Parallèlement, certains bassins atlantiques et méditerranéens voient leur vulnérabilité s’accentuer sous l’effet de l’urbanisation et de l’extension des infrastructures. Mohammed Hlal rappelle que «l’artificialisation des sols – routes, toitures ou parkings – réduit fortement l’infiltration et transforme la pluie en flux concentrés». En aval, cette concentration renforce la puissance des crues et accélère l’érosion des berges.
À l’échelle nationale, «les documents de planification indiquent que près de 12 millions d’hectares seraient exposés à l’érosion hydrique», indique Mohammed Hlal. Ce chiffre ne signifie pas que l’ensemble de ces surfaces subissent une dégradation uniforme, mais il donne la mesure de l’étendue des territoires potentiellement vulnérables.
L’envasement des barrages, un coût public croissant
Les conséquences économiques sont particulièrement visibles dans les retenues hydrauliques. Le ministre de l’Équipement et de l’Eau a indiqué une perte annuelle d’environ 50 millions de mètres cubes de capacité de stockage des barrages liée à l’envasement. Le coût du désenvasement est estimé à environ 70 dirhams par mètre cube.
Pour Mohammed Hlal, ces chiffres illustrent le poids budgétaire d’une gestion essentiellement corrective. «Sans réduction de l’érosion en amont, les coûts se déplacent vers l’aval sous forme de dégâts matériels, de dragages répétés et de perte de capacité de stockage», souligne-t-il.
Au-delà de la dimension hydraulique, l’érosion affecte également la compétitivité agricole. La perte de fertilité des sols entraîne une baisse des rendements et une dépendance accrue aux intrants pour maintenir la productivité.
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Dans ce contexte, Mohammed Hlal insiste sur l’importance d’une gestion intégrée des bassins versants. Les outils de modélisation géospatiale et de télédétection permettent aujourd’hui de cartographier les zones les plus vulnérables et d’identifier les «points chauds» d’érosion. L’imagerie satellitaire, notamment à partir des données Sentinel, facilite par exemple le suivi des zones dégradées après les épisodes de crue.
Ces outils offrent la possibilité de croiser rapidement des informations sur la pente, la nature des sols, la couverture végétale ou l’intensité des pluies afin de hiérarchiser les zones d’intervention. Pour Mohammed Hlal, l’enjeu est clair: concentrer les investissements sur les secteurs qui génèrent la plus grande part des sédiments.
À plus long terme, la gestion des bassins versants apparaît comme un levier majeur de planification territoriale. Elle suppose une coordination étroite entre politiques agricoles, aménagement urbain, gestion forestière et hydraulique.
Dans cette perspective, Mohammed Hlal observe une évolution du regard économique porté sur l’érosion des sols. Longtemps considérée comme un phénomène diffus et inévitable, elle apparaît désormais comme un risque quantifiable et localisable. Les données disponibles montrent que l’inaction se traduit par des coûts croissants pour l’agriculture, les infrastructures hydrauliques et les finances publiques.








