La guerre au Moyen-Orient agit comme un révélateur des vulnérabilités énergétiques des économies importatrices. Pour le Maroc, qui dépend largement des marchés internationaux pour son approvisionnement en produits pétroliers, la montée des tensions géopolitiques ravive les inquiétudes quant à l’évolution des prix à la pompe. Si certains experts soulignent les coûts induits par l’arrêt du raffinage local, le président du Conseil de la concurrence Ahmed Rahhou rappelle que les prix des carburants restent avant tout déterminés par les marchés internationaux.
Les marchés pétroliers ont déjà commencé à intégrer le risque d’un conflit prolongé susceptible de perturber les flux énergétiques mondiaux. Dans ce contexte, plusieurs organisations alertent sur les conséquences possibles pour les économies dépendantes des importations d’énergie.
Déjà, le Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine de pétrole estime que l’escalade militaire opposant les États-Unis et Israël à l’Iran pourrait entraîner de fortes tensions sur les prix du pétrole et du gaz. Selon cette organisation, une telle situation pourrait rapidement se traduire par une hausse du prix des carburants dans le Royaume, certains scénarios évoquant la possibilité d’un gasoil atteignant près de 15 dirhams le litre.
Au-delà de l’effet immédiat sur les ménages et les entreprises, cette perspective relance une question structurelle: celle du modèle énergétique adopté par le Maroc depuis l’arrêt de la raffinerie Samir.
Depuis la mise à l’arrêt de la raffinerie de Mohammedia en 2015, le Maroc a profondément modifié son modèle d’approvisionnement énergétique. Le pays n’importe plus principalement du pétrole brut destiné à être raffiné localement, mais des produits pétroliers déjà raffinés.
Ce changement a simplifié certains aspects logistiques mais a également renforcé l’exposition directe de l’économie nationale aux fluctuations des marchés internationaux des produits pétroliers.
Lire aussi : Affaire la Samir: de Abderrahmane Saaïdi à Aziz Akhannouch, chronique d’un désastre
L’expert en intelligence économique Oussama Ouassini souligne que cette transformation a modifié la structure des coûts liés à l’approvisionnement énergétique. «Avant 2015, le Maroc importait essentiellement du pétrole brut. Aujourd’hui, il importe directement des produits raffinés comme le diesel, l’essence, le kérosène ou encore le fioul», explique-t-il.
Selon lui, ce basculement peut entraîner certains ajustements économiques liés aux coûts logistiques et industriels associés au raffinage réalisé à l’étranger.
Des coûts logistiques différents selon le type d’importation
L’analyste met en avant une différence structurelle dans les coûts de transport maritime. Lorsque le Maroc importait du pétrole brut, celui-ci était acheminé à bord de très grands pétroliers capables de transporter environ deux millions de barils. Dans ce cas, le coût logistique était relativement limité.
Aujourd’hui, les produits raffinés sont généralement transportés par des navires de plus petite capacité, pouvant transporter entre 280.000 et 320.000 barils. Cette évolution modifie la structure logistique de l’approvisionnement énergétique.
Selon Oussama Ouassini, ces différences d’échelle peuvent entraîner un coût de transport maritime plus élevé, qui s’ajoute aux coûts liés au raffinage effectué dans les pays producteurs.
Dans l’industrie pétrolière, ces dépenses correspondent aux coûts opérationnels de transformation, appelés OPEX, qui couvrent les opérations industrielles nécessaires pour transformer le pétrole brut en carburants utilisables.
En tenant compte de ces différents paramètres, certains analystes estiment que l’arrêt du raffinage national pourrait avoir un impact sur la facture énergétique globale.
Oussama Ouassini évoque notamment l’hypothèse d’un coût supplémentaire associé à l’importation directe de produits raffinés. En appliquant ces estimations aux volumes consommés par le Maroc, il estime que l’impact économique pourrait atteindre près de 1,4 milliard de dollars par an.
Ces estimations alimentent le débat sur l’intérêt stratégique d’un retour du raffinage au Maroc, notamment du point de vue de la sécurité énergétique.
Le Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine de pétrole considère ainsi que la relance de l’activité de raffinage pourrait renforcer la résilience énergétique du pays et réduire sa dépendance aux marchés internationaux.
L’organisation appelle à examiner différentes options, allant d’une reprise par l’État à un partenariat entre les secteurs public et privé, tout en plaidant pour une clarification de la gestion du stock stratégique national de produits pétroliers.
Ahmed Rahhou relativise l’impact du raffinage sur les prix
Toutefois, plusieurs économistes appellent à replacer ce débat dans son cadre économique global.
Interrogé à ce sujet, le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, estime que l’existence ou non d’une activité de raffinage sur le territoire national ne détermine pas, à elle seule, le niveau des prix des carburants pour les consommateurs.
Selon lui, les produits pétroliers – essence comme gasoil – sont des marchandises dont les prix se forment sur les marchés internationaux. Dans ce contexte, que le raffinage soit effectué au Maroc ou à l’étranger, les opérateurs restent soumis aux mêmes références de prix fixées par le marché mondial.
Cette réalité signifie que la présence d’une raffinerie nationale ne garantit pas automatiquement des prix plus bas à la pompe.
Ahmed Rahhou rappelle également que la disparition de la Samir s’inscrit dans un contexte économique marqué par un lourd passif financier. La faillite de la raffinerie s’est accompagnée d’une dette estimée à près de 40 milliards de dirhams, répartie entre l’État, les établissements bancaires et plusieurs créanciers.
Pour le président du Conseil de la concurrence, cet élément illustre que la question du raffinage relève avant tout d’une problématique économique complexe et non d’un simple choix politique.
Lire aussi : Carburants: une hausse attendue le 15 mars, l’aide aux transporteurs de nouveau sur la table
Au-delà du débat sur la Samir, l’institution poursuit également plusieurs investigations dans différents segments de l’économie nationale.
Ahmed Rahhou rappelle que le Conseil de la concurrence peut intervenir dès lors que des indices laissent supposer l’existence de pratiques susceptibles d’altérer le fonctionnement concurrentiel d’un marché.
À ce titre, il évoque notamment une enquête en cours concernant le marché de la banane, où des soupçons d’entente sur les prix ou sur les volumes commercialisés ont conduit les services du Conseil à ouvrir des investigations.
Parallèlement, l’institution s’est également penchée sur certaines dynamiques observées dans le secteur halieutique. Un travail a ainsi été engagé avec les autorités concernées afin d’améliorer la transparence dans les marchés de gros du poisson et de mieux comprendre la formation des prix tout au long de la chaîne de distribution.
L’objectif est notamment d’analyser les écarts parfois significatifs observés entre les prix à la première vente et ceux pratiqués sur les étals.








