Après une succession d’années sèches, l’amélioration de la situation hydrique au Maroc durant la campagne 2025-2026 marque une rupture notable. Entre le 1er septembre 2025 et le 20 janvier 2026, le cumul pluviométrique national s’établit à 121,5 mm, soit une hausse de 114% par rapport à la même période un an plus tôt, selon le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Une progression suffisamment significative pour que les autorités évoquent la sortie d’une séquence prolongée de sécheresse.
Cette dynamique se traduit aussi dans l’état des ressources de surface. Au 30 janvier, les ressources en eau disponibles atteignent 9,9 milliards de m³, en hausse d’environ 114% sur un an, portant le taux de remplissage global des barrages à 59,6%.
Un niveau en nette progression, mais qui ne résume pas, à lui seul, la réalité hydrique du pays. La recharge des nappes phréatiques, plus lente et tributaire de la répétition des épisodes pluvieux, demeure un point de vigilance majeur, souligne Abdelmounim El Eulj, président de la Fédération nationale de l’agroalimentaire (FENAGRI), interrogé par Le360.
Autre indicateur clé: la régénération des parcours naturels, déterminante pour l’élevage et les coûts d’alimentation animale, ne se mesure pas uniquement à l’aune des retenues de barrages, ajoute-t-il. Elle pèse pourtant, de manière indirecte, sur l’équilibre des filières laitières et carnées, en influençant la disponibilité et le coût des intrants.
Ces pluies interviennent enfin à un moment charnière pour les cultures d’automne et l’arboriculture fruitière, deux piliers structurants pour l’aval agro-industriel, fait remarquer notre interlocuteur. La remise en eau des sols améliore les perspectives de rendement et offre une respiration bienvenue à l’ensemble de la chaîne de valeur, conclut-il.
L’optimisme mesuré de la Fenagri
De ce fait, note Abdelmounim El Eulj, l’effet est positif mais ne saurait être surinterprété. «Pour les filières de transformation, l’amélioration reste une bonne nouvelle conditionnelle», souligne-t-il. Elle sécurise une partie de l’amont agricole sans résoudre, à elle seule, les enjeux de compétitivité, de gestion durable de l’eau, de dépendance aux intrants importés ou d’adaptation au changement climatique.
Le premier impact tangible de ce retour des pluies concerne l’approvisionnement en matières premières locales. L’amélioration des apports hydriques et la détente sur l’irrigation offrent de meilleures perspectives aux cultures pluviales, réduisant -au moins temporairement- la pression sur les systèmes d’irrigation.
Pour les industriels, cette évolution se traduit par une meilleure visibilité sur les volumes disponibles. Lorsque l’amont se stabilise, les plans d’approvisionnement, les calendriers de collecte et les capacités de stockage deviennent plus fiables, facilitant la gestion industrielle.
Elle contribue aussi à stabiliser les prix dès la production. En limitant la raréfaction des ressources, le marché gagne en stabilité, ce qui permet aux entreprises de mieux planifier leurs politiques tarifaires et de sécuriser leurs marges. Par ailleurs, le spectre de la sous-charge industrielle, une difficulté majeure rencontrée par le secteur récemment, s’atténue à condition que les résultats de la campagne se maintiennent dans la durée.
Toutefois, les retombées varient sensiblement d’une région à l’autre en fonction de la répartition des pluies. Surtout, la régénération des réserves souterraines reste complexe: la recharge des nappes s’effectue selon un rythme plus lent que celui des barrages, créant un décalage entre les stocks visibles et les ressources invisibles.
La question d’une reprise rapide des activités agro-industrielles appelle une réponse nuancée, selon président de la FENAGRI. Sur certains segments, un retour à des cadences plus élevées est possible dès lors que les flux de matières premières se régularisent. Mais l’agro-industrie ne redémarre pas instantanément.
L’activité de transformation demeure intrinsèquement tributaire de la saisonnalité agricole — des semis à la récolte — mais s’articule également autour d’exigences normatives rigoureuses. La conformité sanitaire, le calibrage, la teneur en sucre ou le taux d’humidité constituent autant de prérequis qualitatifs qui conditionnent strictement l’admission des produits en phase industrielle.
À ces impératifs s’ajoute une logistique complexe, où la maîtrise de la chaîne du froid, de la collecte et du stockage s’avère déterminante. Parallèlement, le cadre contractuel régissant les volumes et les mécanismes de prix impose une discipline qui rend tout processus de rattrapage nécessairement graduel.
Par ailleurs, les épisodes successifs de stress hydrique ont imposé des mutations structurelles profondes, allant du remaniement des assolements aux arbitrages critiques sur l’irrigation, sans oublier la restructuration des filières d’élevage. Ces ajustements pèsent encore sur la capacité opérationnelle de l’industrie et limitent sa montée en charge immédiate.
Dans cette configuration, si la campagne 2025-2026 tient ses promesses, la dépendance aux importations de matières premières ou de biens intermédiaires pourrait amorcer un recul marginal. Pour autant, un retournement complet de la balance commerciale sectorielle demeure, à ce stade, improbable.
Importations, exportations: des arbitrages à faire
Abdelmounim El Eulj précise que les flux d’importation obéissent à des déterminants structurels, notamment la compétitivité-prix, la standardisation qualitative et la sécurisation des approvisionnements face aux aléas de l’amont agricole. Ces mécanismes ont essentiellement fait office d’amortisseurs conjoncturels lors des exercices précédents. Dès 2024, la FENAGRI relevait d’ailleurs que le recours accru aux produits semi-finis s’imposait comme une stratégie de résilience face à la persistance du stress hydrique.
Selon son analyse, le scénario prospectif s’oriente vers une recomposition des sources: une montée en puissance du sourcing local, dès lors qu’il s’avère disponible et compétitif, couplée au maintien d’importations d’équilibre destinées à sécuriser les cycles de production et à lisser les effets de saisonnalité.
Cette problématique ravive le débat récurrent sur l’arbitrage entre l’exportation de produits agricoles frais et leur transformation in situ. En période de déficit hydrique, la question de l’allocation des ressources entre les filières exportatrices à haute valeur ajoutée et l’industrie de transformation nationale redevient un enjeu de souveraineté économique.
À cet égard, la stratégie Génération Green 2020-2030 assigne une ambition claire: porter le taux de valorisation de la production agricole à 70%. Dans la pratique, la concrétisation de cet objectif reste tributaire de l’aptitude de l’industrie à structurer des débouchés attractifs pour l’amont, à déployer une logistique d’excellence et à garantir une compétitivité-coût soutenable.
D’après les indicateurs du Baromètre industriel 2025 du ministère de l’Industrie et du Commerce, le secteur agroalimentaire a consolidé en 2024 un chiffre d’affaires de l’ordre de 190,9 milliards de dirhams, dont environ 21,6% ont été réalisés à l’export. Si cette création de valeur témoigne de la vitalité du secteur, elle demeure néanmoins corsetée par des variables exogènes telles que les coûts de l’énergie, les contraintes hydriques et l’étroitesse de certains segments de marché.
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Faut-il, dès lors, desserrer les restrictions sur l’eau? Pour Abdelmounim El Eulj, la réponse est prudente. L’amélioration est tangible, mais pourrait rester ponctuelle. La ligne la plus robuste consiste à ajuster bassin par bassin, sans relâcher une gestion stricte et durable de la ressource.
Cela passe par la réduction des pertes, la modernisation de l’irrigation, une tarification et un contrôle des usages renforcés, ainsi qu’une meilleure gouvernance de la donnée hydrique. En parallèle, l’État accélère sur les ressources non conventionnelles: le Maroc vise 60% d’eau potable issue du dessalement d’ici 2030, avec une production ciblée de 1,7 milliard de m³ par an.
Pour la profession, la sécheresse est désormais intégrée comme une contrainte structurelle. «La compétitivité agro-industrielle dépend moins d’une bonne année que de la capacité à amortir les mauvaises», souligne-t-il. D’où la priorité accordée à l’efficience hydrique, à la diversification des sources d’eau, à la montée en gamme, à l’organisation des filières et à l’investissement productif.
Dans ce contexte, la FENAGRI plaide pour l’élaboration d’une feuille de route sectorielle claire, adossée à un nouveau contrat-programme. L’objectif: consolider les acquis du premier cycle 2017-2021 et accélérer l’émergence d’un véritable «agro-industriel made in Morocco», compétitif, résilient et créateur de valeur.
Le retour des pluies peut ainsi relancer la dynamique, à condition de transformer ce répit en levier durable: plus de valeur ajoutée locale, plus de sécurité d’approvisionnement et une adaptation climatique pensée comme la nouvelle norme, conclut le président de la FENAGRI.








