Touda Bouanani: «Les archives doivent être accessibles à tous»

Touda Bouanani, Bouchra Salih et Sanaa Zaghoud travaillent sur les archives de Ahmed Bouanani.

Restaurer, publier, transmettre: depuis la mort de ses parents, le cinéaste Ahmed Bouanani et la comédienne Naïma Saoudi, Touda Bouanani s’est imposée comme la gardienne d’une œuvre trop longtemps méconnue. Alors que «Le Mirage» (1979) vient d’être projeté à la Berlinale Classics dans une version numérisée, elle nous parle d’un combat pour la mémoire qui dépasse le seul cadre familial.

Le 06/03/2026 à 19h45

Touda Bouanani, fille du cinéaste et écrivain marocain Ahmed Bouanani décédé en 2011, nous parle de la restauration numérique du film Le Mirage (1979), récemment projeté à la Berlinale dans la section des films restaurés.

Dans cet entretien accordé au 360, elle revient sur le long travail de valorisation des archives familiales — publications, programmations, associations — qui a conduit à la création de la Fondation «Archives Bouanani». À travers son témoignage, se dessine une réflexion plus large sur l’état de la préservation du patrimoine artistique au Maroc, entre engagement militant et lacunes institutionnelles.

Le360: «Le Mirage» de votre père Ahmed Bouanani a été restauré par la Cinémathèque du Maroc et projeté au Festival international de Berlin. En quoi a consisté cette restauration et qu’a-t-elle apporté à cette œuvre de 1979?

Touda Bouanani: Il s’agit d’une restauration numérique du film réalisé par l’équipe de la Cinémathèque marocaine, avec une version sous-titrée en français et une version sous-titrée en anglais. Le fait qu’il soit diffusé à la Berlinale Classics, dans la catégorie des films restaurés, lui confère une reconnaissance internationale. Fin avril débutera une diffusion organisée par la Cinémathèque marocaine sur le territoire national, à Rabat, au cinéma 7ème Art, là où il fut projeté pour la première fois le 12 janvier 1980.

«L’intérêt d’autres personnes pour le travail de mon père a été un véritable moteur: je n’étais pas seule à croire en la valeur du travail de mes parents.»

—  Touda Bouanani, fille du cinéaste Ahmed Bouanani

Vous consacrez une grande partie de votre travail actuel à la conservation et à la valorisation du patrimoine familial, notamment à travers la Fondation «Archives Bouanani». Comment s’est décliné ce travail autour des archives du cinéaste Ahmed Bouanani et comment avez-vous procédé?

Dans un premier temps, du vivant de mes parents, Ahmed Bouanani et Naïma Saoudi, il y a eu le travail autour du film d’Ali Essafi sur ma famille, En quête de la septième porte (Al babou assabi3), sur lequel nous avons travaillé jusqu’en 2017. Ce fut l’occasion de notre première participation à la Berlinale, dans la section Forum, où le film d’Ali Essafi fut diffusé en avant-première, accompagné d’une programmation de films marocains intitulée «Autour de Bouanani».

Puis vinrent les publications: la réédition de L’Hôpital (1990, édition Al Kalam, dirigée alors par Jaouad Bounouar), avec Omar Berrada et David Ruffel, au Maroc chez DK Éditions en 2013 à Casablanca, et en France chez Verdier en 2012, avec une traduction en arabe en 2016 chez le même éditeur marocain. Il y eut ensuite le numéro de la revue Nejma en 2014, consacré à Ahmed Bouanani, coordonné avec Simon Pierre Hamelin pour la Librairie des Colonnes à Tanger, avec différents contributeurs. En 2012 également, en présence de ma mère, une programmation fut organisée à la Cinémathèque de Tanger, dirigée alors par Léa Morin, avec une projection de films et différents ateliers.

L’intérêt d’autres personnes pour le travail de mon père a été un véritable moteur: je n’étais pas seule à croire en la valeur du travail de mes parents. C’est avec ces personnes qu’est né d’abord le collectif des «Bouananiens», avant qu’il ne devienne une association.

«Il y a tout un travail de sensibilisation à mener auprès de la société civile et des ayants droit sur la conservation et la préservation, avant même d’aborder la question de la transmission»

—  Touda Bouanani, fille du cinéaste Ahmed Bouanani

En 2014, vous avez réalisé «Fragments de mémoires», un film de 20 minutes dans lequel vous dressez un portrait de votre père et de votre famille à travers les archives. L’incendie de 2006 dans l’appartement familial de Rabat a-t-il été le déclic qui a impulsé votre motivation pour préserver les archives?

Ce n’est pas l’incendie qui a été le déclic. À l’époque, mes parents étaient encore vivants. C’est à leur mort que le problème s’est posé. Il fallait conserver leur travail, c’était essentiel. C’est la découverte du nombre de manuscrits inédits, et en particulier de La Septième Porte, une histoire du cinéma au Maroc de 1907 à 1986, publiée en 2020 aux éditions Kulte dirigées par Yasmina Naji, qui a été le véritable déclic. Toute la documentation amassée par mes parents sur le cinéma au Maroc était précieuse et unique. C’est ce qui a conduit à la création d’un site et d’une photothèque pour partager ces archives.

Quel regard portez-vous sur l’importance accordée aux archives d’artistes au Maroc?

C’est une question épineuse! Il y a tout un travail de sensibilisation à mener auprès de la société civile et des ayants droit sur la conservation et la préservation, avant même d’aborder la question de la transmission. Les Archives du Maroc existent depuis 2013 et un certain nombre d’archives d’artistes et d’écrivains ont été données par les ayants droit. Le problème qui demeure est celui de l’accès à ces archives pour tout citoyen.

Par Qods Chabâa
Le 06/03/2026 à 19h45