Poétesse, essayiste et traductrice, Ryōko Sekiguchi occupe une place singulière dans le paysage littéraire contemporain. Née au Japon et écrivant aujourd’hui en japonais comme en français, elle développe une œuvre à la croisée des langues, des genres et des sensibilités, où la littérature dialogue avec la mémoire, le goût et le temps. Ses livres, souvent inclassables, explorent la saisonnalité, la disparition et l’attention portée aux gestes ordinaires, faisant de l’écoute et de la transmission des piliers de son écriture.
De passage au Maroc, l’autrice était l’invitée de l’ambassade du Japon, à Rabat, où elle a animé une conférence intitulée «Le manga, la littérature et la cuisine japonaises qui transcendent la barrière de la langue». C’est dans ce cadre que Le360 l’a rencontrée pour un entretien autour de son rapport aux langues, à la gastronomie comme matière littéraire et de son regard sur le Maroc, un pays qu’elle découvre et redécouvre depuis près de vingt ans.
Le360: vous êtes née au Japon mais vous écrivez aujourd’hui en français. Est-ce que ce changement a affecté votre manière de voir le monde?
Ryōko Sekiguchi: je continue à écrire en japonais, donc je reste une autrice japonaise, mais je suis aussi une autrice française. En réalité, ce n’est pas un changement. Je suis devenue comme deux autrices à la fois. Cela n’a pas transformé ma manière de voir le monde, mais l’a enrichie.
Vos œuvres circulent entre poésie, essai et récit. Comment définiriez-vous votre écriture à quelqu’un qui vous découvre pour la première fois au Maroc?
Je dirais que c’est une littérature de l’écoute. Je n’écris jamais seule. Mon dernier livre, par exemple, portait sur Venise: j’y ai mené des reportages, rencontré beaucoup de personnes, recueilli des histoires. Mes œuvres sont toujours, d’une certaine manière, des œuvres collectives.
Dans plusieurs de vos livres, la gastronomie est une porte d’entrée vers la mémoire et la sensation. Comment le goût devient-il, pour vous, une matière littéraire?
Le goût est un vecteur de beaucoup de choses, parce que tout le monde a une histoire à raconter: petits ou grands, quelle que soit la nationalité, riches ou pauvres. C’est quelque chose que nous faisons trois fois par jour et en même temps c’est extrêmement chargé d’émotion. C’est donc une matière inépuisable pour la littérature.
Vous avez beaucoup écrit sur la saisonnalité et le temps, notamment avec la notion de nagori. Est-ce que la cuisine est, selon vous, une manière de retenir ce qui est déjà en train de disparaître?
Si la cuisine n’est pas une forme d’arme, une arme poétique, pour retenir ce qui est en train de disparaître, alors qu’est-ce qui peut le faire?
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Vous mentionnez que près de 20 années se sont écoulées depuis votre première visite au Maroc. Quelles sont vos impressions?
Le Maroc ne cesse de m’étonner. C’est un pays qui change constamment, qui se métamorphose, tout en restant lui-même. C’est comme une personne qui se réinvente sans cesse, mais qui conserve toujours la même âme.
Est-ce que la cuisine marocaine est un univers qui vous parle?
Oh oui, bien sûr. C’est une cuisine profondément historique, avec une longue tradition, beaucoup de savoir-faire et cette utilisation subtile du sucré-salé. On ne trouve pas cela ailleurs. Et c’est bon, c’est fin… c’est vraiment un cri du cœur.
Y a-t-il déjà une saveur, un plat ou un rituel marocain qui a éveillé chez vous une émotion particulière ou une envie d’écrire?
Ce sont les gestes des mains. Les gestes pour préparer les repas, mais aussi pour manger. Chaque geste de la main est un langage en soi, et ce langage nous parle.








