C’est une consécration de taille, à l’échelle internationale, pour Malika Éditions, fondée par Malika Slaoui. Forte d’une démarche éditoriale inédite sur le continent africain, cette maison d’édition marocaine a vu le quatrième opus de sa collection «Nid d’artistes» consacré par le Prix du plus beau livre africain. La collection est réalisée avec le soutien de Bank Of Africa depuis son lancement en 2019.
Consacré à la ville de Cotonou, dans le sud du Bénin, cet ouvrage propose, à l’instar des autres titres de la collection dans laquelle il s’inscrit, de livrer une mémoire vivante de l’Afrique racontée par ceux qui la créent, dépassant ainsi la simple chronique artistique pour s’affirmer comme un acte de résistance culturelle.
Après Casablanca, Dakar et Abidjan, c’est ainsi au tour de la ville de Cotonou, dans le sud du Bénin, de se dévoiler à travers le regard et la plume d’une centaine d’acteurs culturels, parmi lesquels plasticiens, photographes, designers, slammeurs, écrivains et musiciens. Qu’ils soient talents émergents ou figures reconnues à l’international, ils tissent ensemble, au fil des pages de cet ouvrage, le récit intime et mémoriel de leur cité, y déposant leurs visions singulières dans une histoire commune et une mémoire partagée, transformant chaque page en une archive précieuse du présent.
Il ne s’agit donc pas seulement de montrer l’art, mais de documenter l’histoire en train de s’écrire, en donnant la plume et la voix aux artistes, écrivains et penseurs locaux. La collection répond ainsi à un véritable impératif d’archivage et constitue une mémoire sensible, émotionnelle et visuelle de l’effervescence africaine pour les générations futures, tout en offrant un espace d’expression à celles et ceux qui façonnent l’imaginaire de leurs villes.
Cette démarche qui vise à se réapproprier le récit africain en racontant une mémoire construite de l’intérieur, à une époque où l’image de l’Afrique a trop souvent été construite par un regard extérieur, est fondamentale. Cette collection est née d’une conviction: la souveraineté culturelle commence par la maîtrise de son propre récit et l’archivage de sa mémoire. Une réappropriation du narratif, pour dire au monde: «Voici qui nous sommes, vus par nous-mêmes».
La force de la collection Nid d’artistes réside aussi dans la méthodologie unique de son éditrice, Malika Slaoui. Rejetant l’approche superficielle et loin de la compilation à distance, chaque livre est le fruit d’une immersion longue et patiente sur le terrain. C’est cette présence qui permet de constituer une équipe au niveau local (auteurs, contributeurs…) et favorise la rencontre, le dialogue et la collaboration dans une dynamique collective où la création se construit à plusieurs voix. «Pour chaque ville, je mène un travail immersif de terrain de plusieurs mois. Je vais personnellement à la rencontre des artistes, des écrivains et des acteurs culturels. Cette proximité constitue le socle de ma démarche. Elle me permet de tisser des liens forts et de restituer une vision juste, sensible et profondément humaine de la scène artistique. Le partage et l’échange sont au cœur de ce projet, qui s’inscrit pleinement dans notre ligne éditoriale axée sur la préservation de la mémoire, la transmission et le dialogue entre les cultures», explique l’éditrice de cette maison indépendante fondée en 1998 et spécialisée dans les beaux-livres traitant du patrimoine historique et artistique. «J’ai profondément ressenti que, de Casablanca à Cotonou, ces scènes ont en commun une volonté farouche de raconter le monde depuis leur propre réalité».
Le360: Au-delà de la reconnaissance internationale, quel impact tangible observez-vous sur les scènes artistiques locales après la parution d’un ouvrage de la collection «Nid d’artistes»?
Malika Slaoui: Avec la collection Nid d’artistes, nous constatons un impact très concret sur les scènes locales. Chaque ouvrage est fédérateur d’une scène culturelle pluridisciplinaire et agit d’abord comme un révélateur: il met en lumière des artistes parfois peu visibles dans leur propre ville et leur donne une légitimité immédiate auprès des institutions, des médias et du public local. Il crée aussi des connexions. Après la parution, on voit naître des collaborations entre des artistes qui ne se connaissaient pas forcément, ou entre des artistes et des lieux culturels. Le livre circule, se partage, devient un point d’entrée pour découvrir une scène dans sa diversité. Enfin, il joue un rôle de trace. Dans des contextes où la documentation fait souvent défaut, Nid d’artistes constitue une archive vivante. Il fixe un moment, une énergie, et permet aux générations futures de s’y référer.
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Vous évoquez la notion de souveraineté culturelle. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à une narration africaine pleinement maîtrisée par ses propres acteurs?
À travers Nid d’artistes, nous sommes confrontés à plusieurs obstacles. Le premier reste économique: produire des ouvrages exigeants, les imprimer, les diffuser, nécessite des moyens encore difficiles à mobiliser localement. Fort heureusement, cette collection a pu se poursuivre grâce au soutien de Bank of Africa, partenaire fidèle de la collection.
Le deuxième obstacle est lié à la diffusion. Même lorsque les récits sont produits sur le continent, ils peinent à circuler largement, que ce soit en Afrique ou à l’international, sans passer par des relais extérieurs. Il y a aussi un enjeu de regard et de légitimité. Les scènes africaines ont longtemps été racontées de l’extérieur, ce qui a installé des grilles de lecture parfois réductrices. Reprendre la narration suppose de reconstruire un discours critique autonome, porté par des acteurs locaux.
Enfin, la question des infrastructures culturelles et éditoriales reste centrale: sans réseaux solides — librairies, galeries, centres d’art, médias spécialisés — il est difficile d’ancrer durablement ces récits.
Après Casablanca, Dakar, Abidjan et Cotonou, quelles sont les prochaines villes ou scènes artistiques que vous souhaitez documenter, et selon quels critères les choisirez-vous?
Dans la continuité de Nid d’artistes, nous souhaitons explorer des scènes à la fois dynamiques et encore insuffisamment documentées. Des villes comme Lagos, Kinshasa, Tana ou Accra s’imposent naturellement par leur vitalité artistique et leur rayonnement. Mais notre démarche ne se limite pas aux grandes capitales culturelles. Nous nous intéressons aussi à des territoires plus discrets, où émergent des initiatives indépendantes, souvent très libres et innovantes. Nos critères restent constants: une scène vivante, des artistes engagés, des lieux qui fédèrent, et surtout une histoire à raconter. Chaque projet naît d’une immersion longue de plusieurs mois, de rencontres humaines fortes, qui donnent au livre sa cohérence et sa sincérité.



