La ville de Khémisset est indissociable de son tapis traditionnel. Dans les maisons comme dans les échoppes, des artisans — femmes et hommes — tissent encore, parfois dans des conditions précaires, mais avec une constance admirable. Chaque nœud, chaque fil tendu sur le métier à tisser prolonge une histoire ancienne, faite de transmission et de patience.
Ce samedi, une équipe de Le360 s’est rendue au marché des tapis de Khémisset pour prendre la mesure de cette production originale. À première vue, le contraste est saisissant. Situé en plein centre-ville, le marché souffre d’un manque évident d’entretien. Les lieux paraissent vétustes, dépourvus d’infrastructures modernes dignes d’un espace censé valoriser un patrimoine local aussi emblématique. Un paradoxe douloureux pour les habitants, qui appellent les autorités et les élus locaux à agir afin de préserver ce pan essentiel de l’histoire de la ville.
Pourtant, derrière les façades défraîchies, la vitalité artisanale demeure intacte. Les visiteurs peuvent parcourir les magasins, admirer les tapis suspendus aux murs ou étalés au sol, et échanger avec les artisans sur leur travail. Tous revendiquent une production entièrement réalisée à la main, où dominent des motifs colorés et variés. Les prix, assurent-ils, restent accessibles, afin de permettre à un large public d’acquérir ces pièces uniques.
Issu de la tradition amazighe du Moyen Atlas, le tapis de Khémisset est un tissage en laine réputé pour ses motifs géométriques — notamment les losanges — et ses couleurs souvent vives. Chaque dessin possède une signification, parfois liée à la protection, à la fertilité ou à l’appartenance tribale. Les teintes, longtemps obtenues à partir de pigments naturels, traduisent un attachement profond à l’environnement et aux cycles de la vie rurale.
Ces créations, qui vont du velours épais au tissage plat, racontent l’histoire, les croyances et le quotidien des communautés de la région. Elles sont majoritairement tissées par des femmes, sur des métiers verticaux ou horizontaux, dans un geste répété des milliers de fois. La pratique remonterait à plusieurs millénaires, certains motifs s’inspirant de formes anciennes que l’on retrouve dans l’art rupestre nord-africain.
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Au-delà de l’objet décoratif, le tapis de Khémisset demeure un marqueur identitaire. Il incarne un savoir-faire transmis de génération en génération, souvent de mère en fille. Dans un monde où l’industrialisation standardise les formes et accélère les cadences, ce travail manuel revendique le temps long, l’imperfection maîtrisée, la singularité.
Reste que cette richesse mérite un écrin à sa hauteur. Les habitants espèrent une réhabilitation du marché, une meilleure mise en valeur de cet artisanat et un accompagnement plus structuré des tisserandes et tisserands. Car préserver le tapis de Khémisset, ce n’est pas seulement soutenir une activité économique: c’est protéger une mémoire tissée dans la laine, une part du patrimoine immatériel marocain.
Sous les poutres fatiguées du marché, les métiers à tisser continuent de vibrer. Tant que des mains patientes noueront la laine et que des regards fiers surveilleront les motifs naissants, le tapis de Khémisset ne disparaîtra pas. Il résistera, comme il l’a toujours fait — fil après fil, envers et contre tout.








