Kebir Mustapha Ammi poursuit une œuvre tendue vers l’exil, l’identité et les fidélités profondes. Ici, pourtant, quelque chose va plus loin encore: «Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur» (éd. Gallimard, mars 2026) ne raconte pas seulement le continent noir, il s’y engage corps et âme, comme on entre dans une nuit pleine d’ancêtres, avec l’espoir farouche d’en faire lever l’aube. Sa prose poétique a le souffle d’une adresse fraternelle, mais aussi le tranchant d’un réquisitoire contre les renoncements, les trahisons et les mises à sac de l’Afrique.
La préface de Tahar Ben Jelloun doit être lue comme un seuil de lecture et non comme une simple politesse d’éditeur: elle donne au recueil sa juste clef. Elle dit d’abord l’essentiel: Ammi n’est pas un «visiteur pressé», mais un homme qui a traversé l’Afrique en profondeur, loin de ceux qui croient qu’on peut «faire un pays» comme on coche une étape. Elle rappelle ensuite que cette relation au continent plonge dans une histoire sensible chez Ammi, nourrie de jazz, de cinéma, de voyages lents, d’écoute et de séjour. Une poésie qui se fonde sur une «urgence à dire», et Ben Jelloun en dégage la probité profonde: «les poètes ne mentent pas», écrit-il, avant de saluer dans ces pages une «déclaration d’amour et d’amitié» à une «Afrique rêvée, vécue, désirée, renouvelée». Il y a là plus qu’un éloge: une définition du livre lui-même, qui se tient à égale distance du folklore, du slogan et du truquage politique: ni manifeste doctrinaire, ni plainte décorative, mais parole de fidélité et de beauté insurgée.
Une Afrique de mémoire, et non d’archives
Dès l’ouverture, Ammi prévient: «La mémoire est indécise et impuissante» si l’Afrique devient «le moindre détail archivé» puis «plié et rangé/dans un placard». L’Afrique du poème est trop vaste, trop blessée, trop vivante pour être domestiquée par la seule nomenclature. On n’y découvre non pas la mémoire glorieuse des monuments, plutôt le nerf, la sève, la brûlure des femmes et des hommes qui l’habitent, une vie intérieure qui palpite et où se déposent l’enfance, le deuil, la filiation et les humiliations de l’histoire.

L’Afrique est une «ouvrière malhabile et consciencieuse», une force qui tombe et se relève, une énergie qui résiste à l’effacement jusque dans sa faiblesse. «La mémoire est une revanche/Un chant délibéré», dit le poète dans cette alliance entre la blessure et la volonté. La mémoire n’est pas seulement ce qui conserve; elle devient ce qui répond, ce qui se dresse, ce qui refuse que l’humiliation ait le dernier mot. Elle brûle, elle «se bat», elle a «peur constante/d’oublier ce qu’elle veut retenir». Le livre entier semble écrit sous cette tension: sauver quelque chose des bords de l’oubli avant que le temps, les tyrans ou les marchands ne l’emportent. Sa poésie n’avance pas en ligne droite; elle progresse par ressacs, par stations, par revenances. C’est une longue phrase continentale, cassée en fragments brefs, qui n’a de cesse de faire revenir les absents et de rendre un visage à ce que les puissances ont voulu réduire à la poussière: «Je sais maintenant que la mémoire est notre seul/vrai lien avec le monde.» Le rêve et l’imaginaire retrouvent leur charge de vérité.
Le pays premier: mère, enfance, Algérie intérieure
Le recueil prend alors une profondeur plus intime. Elle revient vers la source, vers «le pays de l’insigne lumière», vers cette terre première où s’entrelacent l’enfance, la mère et l’attente. Les vers consacrés à la mère comptent parmi les plus émouvants du livre. Ils ont la simplicité bouleversante des agitations qui n’ont plus besoin d’effet: «Dors, maman,/dors, il y a nous», dit le fils, avant de rappeler «cette longue route/qui court devant nous» et que la mère a «portée toute seule sur ton dos».
Ce pays premier est aussi celui où «une mère continuera de marcher/et d’attendre», où «ses mains deviendront vieilles», où «la maison aux volets verts refuse de tomber». Ammi excelle à donner une densité cosmique à des images d’apparence simple. Les mains, la maison, le mur blanc: tout cela se métamorphose en une scène originelle. L’Afrique est une maison qui tient encore debout, malgré les ténèbres, malgré les années, malgré la fatigue des mains, soutenue par des fidélités obscures et presque anonymes.
Le beau passage sur l’Algérie procède par densité affective et tension morale. Ammi écrit: «Me voici dans cette Algérie que je serre/comme un morceau de ciel/Comme un visage/ Sur mon visage.» Le poème se tend et se hausse: «L’Algérie est une audace qui fait de nous des hommes./C’est une terre non encore advenue./Une promesse non tenue/Accablante/Un sang trahi.» Peu de vers, aujourd’hui, disent avec une telle netteté la tragédie des indépendances inachevées. L’Algérie n’est ni sanctifiée ni accablée une fois pour toutes. Elle demeure une possibilité, une promesse, une exigence. Et lorsque surgissent «les visages de Fanon, Yveton, Audin», ce ne sont pas de simples noms convoqués pour donner du poids historique; ce sont des présences réinscrites dans une course, dans un mouvement, dans un avenir encore à arracher. L’Afrique n’y est pas seulement pleurée, elle y est encore sommée d’advenir à elle-même, contre les confiscations et les falsifications. Le continent n’y est jamais traité comme un héritage suffisant à lui-même. Il est tâche, seuil, levée à venir. La poésie, ici, est ce qui nomme avec plus d’exactitude ce qui manque encore au réel pour être juste.
Gorée, Lumumba, les absents qui regardent encore
Le livre gagne ensuite en gravité historique. Gorée, sous la plume d’Ammi, échappe à toute muséification. Le poète écrit: «Il y aura toujours toi et moi dans le silence de Gorée./Et toujours, dans un lourd fracas de chaînes,/le souvenir d’un bateau qui s’en va.» Ces trois lignes suffisent à faire revenir la traite non comme épisode clos, mais comme blessure toujours sonore. Plus loin, l’image se fait terrible: l’océan devient «la fosse/commune qu’il est devenu». Le poète rend à l’eau la mémoire des corps qu’on y a jetés. Il réveille une matière endeuillée. Et lorsqu’après Gorée apparaissent les «hyènes», les «mercenaires» et les «légionnaires blancs», le poème cesse d’être élégie pure et se cabre; il redevient accusation, et c’est justice. Les bêtes ne sont jamais loin des hommes quand le pouvoir s’organise autour de la rapine. Là encore, Ammi ne s’abandonne pas à l’effet: il transpose dans une scène presque nocturne la continuité des prédations. Cette colère donne au livre son tranchant. Elle rappelle que le chant africain, s’il veut être juste, doit aussi nommer les dents.
La séquence consacrée à Lumumba est peut-être la plus accomplie du point de vue de l’alliance entre lyrisme et histoire. Le poète voit, sur une rive, «l’ombre frêle d’un homme», puis il resserre la scène autour d’une phrase nue: «Il avait été piégé et tué par des gens solidement/armés qui ne lui pardonnaient pas de vouloir/ être libre./ Il s’appellera toujours Patrice Lumumba.»
Le nom ne tombe pas comme une référence, mais surgit comme une survivance. Et lorsque le fleuve devient «les pages/d’un livre» feuilleté «pour les absents qui voyaient/par mes yeux», le poème formule l’une de ses plus belles intuitions: les morts ne sont pas derrière nous, ils continuent de regarder à travers nous.
Contre les tyrans et les revendeurs du continent
L’engagement du livre s’affirme enfin avec netteté dans ses pages les plus accusatrices. Ammi demande: «Que retiendra la mémoire des tyrans/Qui continuent de vendre joyeusement l’Afrique/au plus offrant?» Puis il pousse plus loin l’interpellation: «Quand nos frères cesseront-ils/De nous vendre pour une bouchée de honte?» Ces vers ont le mérite de refuser le confort des responsabilités simplifiées. Le poète ne se contente pas de dénoncer les prédateurs extérieurs; il nomme aussi les complicités intérieures, les petits marchés de la honte, les servitudes consenties, les élites qui font commerce du continent. Dans un monde saturé d’alibis, il y a aussi la défaite africaine. Tous ces tyrans et serviteurs zélés qui livrent le continent au plus offrant au nom de leur petite survie ou de leur gloire d’apparat.
Mais le recueil ramène sans cesse vers une énergie de relèvement. «L’Afrique court dans ma poitrine/comme un cheval de feu pour étreindre le/monde», écrit Ammi. Cette Afrique n’est pas innocente, elle n’est pas non plus vaincue. Elle demeure, dans la poitrine du poète, une puissance de monde. Il faut chercher «les chemins de traverse», retrouver la lignée effacée, refaire la dignité là où l’habitude du mal a installé ses marchés.
Mozambique, Accra, Tombouctou: la douceur comme contre-feu
Il y a cependant, dans ce livre de douleur et de colère, une part de douceur lumineuse. Le Mozambique en offre l’exemple le plus frappant. Le poème y devient presque murmure amoureux: «Toutes les nuits du Mozambique portent/ton visage quand je marche au bord de/l’océan./Et il n’y a qu’un monde/Et ce monde te ressemble.» La beauté de ces vers tient à leur capacité à réunir le paysage, l’amour et le monde dans une seule respiration. Le continent redevient promesse sensible, lumière ocre, oiseaux de paradis maladroits et fraternels. Et le jour, loin d’être donné d’avance, doit être conquis comme une hardiesse. Le poème mozambicain porte cette leçon avec une grâce rare, sans sucrerie, sans maniérisme.
À Accra, la beauté se verticalise. Ben Jelloun relève dans sa préface ces arbres géants qui «prient debout dans un sanctuaire». L’expression est magnifique, et elle pourrait servir de devise au livre tout entier. Car Ammi ne cesse de chercher cela: la dignité debout. Même la douleur, même l’épuisement, même les villes meurtries doivent encore tenir dans une forme de verticalité. Tombouctou, de son côté, devient une ville connue «sur le bout des doigts», comme un poème su par cœur, presque une cité consciente: «Les pierres me reconnaissent», «Les murs se souviennent de moi». Cette personnification n’a rien d’ornemental. La mémoire humaine est rendue aux lieux, la géographie se voit habitée, et les villes deviennent des réservoirs de voix.
L’Afrique n’est pas à genoux dans l’ouvrage, même épuisée, même mutilée; elle prie debout, elle souffre debout, elle attend debout.
La place littéraire singulière d’Ammi
Il faut saluer la qualité de ce livre: sa tenue, son souffle, sa probité, sa façon de ne jamais choisir entre la beauté et l’histoire. «Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur» confirme la place singulière de Kebir Mustapha Ammi dans les lettres francophones. Né au Taza d’un père marocain et d’une mère algérienne, vivant depuis les années soixante-dix entre la France et le Maroc, cette voix, déjà saluée par le Prix des écrivains de langue française pour «Les vertus immorales», puis par le Prix Moussa Konaté du polar francophone et le Prix Ahmed Baba pour «Le Coiffeur aux mains rouges», prouve qu’elle sait changer de forme sans jamais perdre son exigence.
On retrouve ici l’écrivain porté vers une forme plus nue, plus méditative, plus fraternelle. Peu de livres, aujourd’hui, savent parler de l’Afrique avec une telle ferveur sans l’enfermer, avec une telle colère sans l’abîmer, avec une telle mémoire sans la figer. Ce recueil ne flatte pas le continent: il l’aime assez pour lui rendre sa complexité, sa douleur, sa lumière et son exigence de vérité.
«Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur», Kebir Mustapha Ammi, 160 pages. Éditions Points, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.




