Billet littéraire KS. Ep. 73. «Quatre jours sans ma mère», de Ramsès Kefi, ou la quête des origines

L'écrivain franco-tunisien Ramsès Kefi.

Une mère disparaît sans bruit, laissant une casserole sur le feu et un mot d’amour en guise d’adieu provisoire. En quatre jours d’absence, ce premier roman de l’écrivain franco-tunisien Ramsès Kefi fait vaciller un fils adulte resté enfant, un père démuni et tout un édifice familial bâti sur le silence. Court et dense, ce texte drôle et bouleversant explore la dignité invisible des mères, la fragilité des hommes et la quête tardive d’une identité façonnée par l’exil et les non-dits.

Le 09/01/2026 à 10h04

Un soir, une maman, Amani, 67 ans, quitte son foyer sans prévenir, laissant derrière elle une simple casserole de pâtes sur le feu et un mot griffonné à la hâte: «Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. Tu comprendras. Je t’aime. À bientôt, fils.» Pour Salmane, son fils de trente-six ans, et Hédi, son mari, ce bref message sonne comme un séisme intime qui fait s’écrouler leur monde. Tel est le point de départ de «Quatre jours sans ma mère» (Éditions Phillipe Rey, août 2025), le premier roman de Ramsès Kefi, né dans les Yvelines, qui entraine le lecteur dans un récit à la fois drôle et bouleversant de la disparition inexpliquée d’une mère.

Entre violence contenue, drôlerie tendre et chronique sociale, ce roman court mais dense interroge autant les silences familiaux que les liens d’appartenance. Kefi livre ainsi un hommage aux mères qui portent le poids de leurs familles, sans bruit et sans reconnaissance, mais aussi, et c’est la force du roman, aux hommes fragiles et maris dépassés par la vie, à tous les pères qui ont le courage d’assumer une paternité imparfaite mais nécessaire.

Le style de Ramsès Kefi: une prose orale entre humour et gravité

Dès les premières pages, le style de Ramsès Kefi séduit par sa vitalité et son originalité. La plume est poignante, souvent drôle pour dédramatiser les situations. L’auteur puise volontiers dans l’oralité des cités d’immigrés françaises, laissant affleurer autant l’humour que la tendresse. Ce choix d’une écriture vivante, teintée de gouaille banlieusarde, confère au récit une authenticité humaine palpable.

L’humour traverse ainsi le roman, souvent sous forme de détails insolites ou de traits d’esprit. On pense par exemple au restaurant où travaille Salmane, ironiquement baptisé «Chirachid» et qui sert à la fois des tajines et des sushis –clin d’œil malicieux au métissage culturel des quartiers. De même, lorsque Salmane et son père interrogent une amie d’Amani sur le départ précipité de la mère, celle-ci avance une explication aussi absurde que cocasse à la disparition: «Si elle est partie, c’est à cause du chat». Ces touches d’humour incongru, tout en allégeant la tension dramatique, participent à la peinture affectueuse du milieu: elles soulignent la bonhomie des personnages et l’esprit parfois fantasque de la cité.

Kefi manie aussi une forme d’humour nostalgique, lié aux souvenirs d’enfance et à la culture populaire partagée: Salmane, par exemple, a tapissé sa chambre de posters des Schtroumpfs et s’évade avec ses copains en refaisant le monde sur un parking la nuit. Ce regard tendre sur le passé confère au roman une tonalité douce-amère, où la nostalgie le dispute au rire.

Enfin, l’auteur mythifie par moments la banlieue de son récit: il transforme la cité en un territoire légendaire, peuplé de récits épiques et de graffitis préhistoriques. Dans la bouche d’un personnage, les habitants de «La Caverne» (le surnom de la cité) se présentent comme «des métis mi-paysans, mi-banlieusards», saluant du poing et couvrant leurs murs de dessins d’aurochs et de bisons dignes de Lascaux. Ce décalage poétique –comparer les graffs d’immeuble aux peintures rupestres– insuffle une dimension quasi légendaire au cadre prosaïque de la cité. La pudeur des personnages elle-même est élevée au rang de motif poétique pour révéler, par petites touches, la profondeur des êtres sous leur carapace.

Mère et fils: un lien mis à l’épreuve

Au cœur du roman se trouve la relation mère-fils, moteur de l’intrigue et déclencheur de l’évolution du protagoniste. Salmane voue à sa mère Amani un amour profond mais plein de dépendance: il est ce grand fils affectueux mais enfoncé dans une «routine d’homme préhistorique» où sa mère subvient à tous ses besoins du quotidien, et le père se charge de la cueillette et de la chasse (ramener l’argent). La mère est cette femme-phallique du Maghreb, qui sans le dire joue au père, prend sa place, l’éjecte sans avertir. Quand Amani s’évanouit dans la nature du jour au lendemain, c’est comme si le «pilier de [la] famille» venait à manquer. La panique s’empare alors de Salmane et de son père, confrontés brutalement à l’absence de celle qui «cimentait les liens sans qu’on y prête attention».

Le roman apparaît dès lors comme un hommage appuyé à ces mères de l’ombre, qui prennent le pouvoir dans un foyer, par défaut du père qui peine à l’extérieur. Freud est passé par là, mais a-t-il été entendu? Amani apparaît rétrospectivement comme une «mère courage», une femme qui a porté sa famille à bout de bras, au point que son départ agit comme un révélateur: sans elle, tout menace de s’effondrer.

Cependant, «Quatre jours sans ma mère» ne se contente pas d’idéaliser la mère sacrificielle: il cherche aussi à redonner une individualité à Amani, au-delà de son rôle familial. Tout l’enjeu pour Salmane est de découvrir «ce qu’elle était vraiment: une femme entière, pas une fonction ». En effet, avant sa fugue, Salmane voyait surtout en Amani une maman dévouée, une présence rassurante et acquise. Son enquête va lui révéler une femme à part entière, avec ses désirs propres et un passé enfoui. Le récit un portrait méconnu de la mère, au-delà de tout soupçon, brossant en creux l’image d’Amani à travers les souvenirs des autres. On découvre ainsi Amani sous un jour nouveau: avide d’indépendance, malgré le rôle que lui assigne l’éducation tunisienne, «brillante dans le portrait que les autres font d’elle», devenue malgré elle «le porte-parole involontaire» de nombreuses femmes aux trajectoires similaires. Le thème de la dignité des mères traverse donc le roman: il s’agit de montrer tout ce que ces femmes silencieuses apportent, et ce qu’elles taisent d’elles-mêmes, jusqu’au jour où le besoin de «souffler» et d’exister pour soi les rattrape.

En filigrane de la relation mère-fils se dessine enfin une réflexion sur la dépendance affective et le besoin de couper le cordon pour grandir. Salmane, qui n’a jamais dit «je t’aime» à sa maman et «fait le dur» conformément aux codes virils de son milieu, va progressivement apprendre à verbaliser ses émotions et à reconnaître tout ce qu’il doit à sa mère. La culpabilité et les regrets affleurent chez lui – regrets de ne pas avoir assez parlé, assez exprimé son amour. Privé soudainement de sa boussole maternelle, Salmane doit justement avancer dans le noir, mû par le manque, pour reconstruire le lien à sa mère sur de nouvelles bases: non plus la présence rassurante du quotidien, mais la compréhension rétrospective de qui elle est. C’est en cela que la quête du fils prend une tournure initiatique, introspective autant qu’extérieure.

Construction identitaire et quête des origines

Très vite, Salmane soupçonne que sa mère est partie en Tunisie, leur pays d’origine, que ses parents avaient quitté des décennies plus tôt en rompant tout lien avec la famille restée là-bas. Salmane réalise qu’il connaît peu de choses du passé de ses parents, qu’il a toujours vécus comme des «exilés orphelins» de leur terre natale. Le vide laissé par Amani ouvre alors une brèche dans le silence des origines. Le fils entreprend de remonter le fil de l’histoire familiale, convaincu que «ce départ est lié à l’histoire de [ses] parents». En d’autres termes: comprendre d’où l’on vient pour savoir enfin où l’on va.

Ainsi, le récit s’attache à explorer la mémoire clandestine de l’exil et le poids des non-dits intergénérationnels. À travers Salmane, il les traumatismes de l’exil et les ruptures avec la terre d’origine, façonnant en creux l’identité des générations suivantes. Tant que la vérité sur le passé d’Amani et Hédi n’a pas été affrontée, Salmane ne peut pleinement se construire. C’est pourquoi la fuite de sa mère prend une valeur de catalyseur. Il force les deux hommes à regarder enfin en face ce qui avait été enfoui ou falsifié. Salmane réalise qu’il est en quête non seulement de sa mère, mais aussi de tout un pan de son héritage culturel et familial demeuré dans l’ombre. En allant questionner les proches d’Amani, en recueillant des bribes de son histoire de l’autre côté de la Méditerranée, il s’approprie peu à peu cette part manquante de lui-même. Le retour aux sources prend ici la forme d’une enquête quasi policière, mais son enjeu profond est identitaire et mémoriel. En reconstituant le puzzle du passé familial, Salmane cherche à répondre à la question: qui était ma mère (en dehors d’être sa mère)? et par extension, qui suis-je, moi, le fils d’Amani et Hédi, héritier de cette histoire tue? Ce cheminement identitaire passe également par la confrontation à la culture d’origine. La cité de La Caverne, où Salmane a grandi, était un univers en soi, quasi autosuffisant, mais Amani vient d’ailleurs – un ailleurs que Salmane connaît mal. Le possible voyage de la mère en Tunisie pousse le fils à s’ouvrir à cette altérité familière et méconnue à la fois.

Le passage à l’âge adulte: l’émancipation de Salmane

Un autre thème majeur du roman est le passage à l’âge adulte –d’autant plus marquant qu’il s’agit d’une adolescence prolongée, d’une homme maintenu dans l’enfance. Salmane, à 36 ans, vit toujours chez ses parents, sans attaches amoureuses ni ambition professionnelle claire: un «Tanguy» de banlieue, enfantin et attardé. Au début du récit, il n’aspire à aucun changement. Il se complaît dans un quotidien rassurant, entre son boulot alimentaire au fast-food, ses soirées à tuer le temps avec son copain d’enfance Archie, et le giron confortable de sa mère. Son diplôme d’histoire accumule la poussière au mur de sa chambre d’enfant, comme un symbole de ses rêves avortés ou reportés indéfiniment.

Le brusque départ d’Amani vient rompre cet état de stase. Confronté à une crise inattendue, Salmane est obligé de sortir de sa passivité. La référence à l’allégorie platonicienne de la caverne (nom donné dans le récit à la cité qu’il habite) n’est pas fortuite: Salmane, tel le prisonnier de Platon, doit quitter la pénombre familière de son refuge pour affronter la lumière éblouissante du réel et de la vérité. Kefi s’amuse explicitement avec ce parallèle. Le chemin de Salmane hors de la «caverne» métaphorique correspond à son éveil à l’âge adulte, aussi brutal que nécessaire.

«Quatre jours sans ma mère», Ramsès Kefi, 204 pages. Éditions Philippe Rey, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 09/01/2026 à 10h04