Jean-Baptiste Guégan: «la CAN 2025 au Maroc, un tournoi qui rompt avec les vieux récits»

Des supporters marocains arrivent pour le match de la CAN entre le Maroc et le Mali, au stade Prince Moulay-Abdellah de Rabat, le 26 décembre 2025. ©AFP

Au terme de la Coupe d’Afrique des nations, Morocco 2025, le continent a livré bien davantage qu’un simple tournoi sportif. À travers la qualité XXL de l’organisation, la densité du jeu et les dynamiques politiques et économiques, cette CAN s’impose comme un moment charnière. Dans un entretien avec Le360, Jean-Baptiste Guégan, spécialiste de la géopolitique du sport, analyse une compétition qu’il considère comme l’une des plus abouties de l’histoire du continent, tout en soulignant les lignes de tension et les défis structurels qui demeurent.

Le 26/01/2026 à 15h06

Avec le recul, la CAN 2025 s’impose comme bien plus qu’une compétition sportive. Elle apparaît comme un moment de clarification, voire de rupture, dans la manière dont le football africain est perçu, raconté et évalué à l’échelle internationale. «Cette CAN démontre que le continent est capable d’atteindre les plus hauts standards internationaux», résume Jean-Baptiste Guégan, en soulignant combien cette édition est venue heurter frontalement des représentations anciennes, parfois condescendantes, longtemps accolées au sport africain.

Ces récits, faits d’images d’amateurisme, d’impréparation ou d’instabilité chronique, ont été mis à l’épreuve des faits. Certes, la compétition n’a pas été exempte de tensions, ni d’incidents. Mais, pour l’essentiel, elle a donné à voir un football africain organisé, sécurisé, lisible, capable de soutenir la comparaison avec les grandes compétitions internationales. Dans la perspective de la Coupe du monde 2030, cette CAN a valeur de signal.

Le Maroc, pays hôte, a assumé ce rôle de vitrine continentale. Loin de l’improvisation, l’événement s’est inscrit dans une continuité stratégique, mobilisant des infrastructures modernes, des compétences humaines éprouvées et une capacité de coordination institutionnelle rarement atteintes à cette échelle sur le continent.

Sur le plan organisationnel, la CAN 2025 a franchi un cap, celle de la densité sportive avec le nombre d’équipes engagées et la complexité logistique du tournoi qui en ont fait l’une des éditions les plus exigeantes de l’histoire. Les infrastructures ont répondu aux normes internationales les plus strictes, qu’il s’agisse des stades, des dispositifs de sécurité, de l’accueil des délégations ou de la couverture médiatique.

«Ce que le Maroc a livré relève d’une véritable démonstration», insiste Jean-Baptiste Guégan. Sponsors, partenaires, médias internationaux, équipes et joueurs ont unanimement salué la qualité des prestations. Un point loin d’être secondaire, lorsque l’on sait que la majorité des joueurs africains évoluent dans des championnats européens où l’exigence organisationnelle est la règle.

À cet égard, la CAN 2025 a fonctionné comme un révélateur. Elle a montré que, lorsqu’un État africain s’appuie sur une stratégie claire, des investissements cohérents et une inscription dans le temps long, il est en mesure de produire un événement sportif de tout premier plan. La réussite n’est alors plus exceptionnelle; elle devient reproductible.

Un niveau sportif en nette progression

Sur le terrain, la compétition a tenu ses promesses avec la présence de grandes sélections du continent qui étaient au rendez-vous, proposant de véritables projets de jeu. Si quelques équipes sont apparues en retrait, l’impression dominante reste celle d’un resserrement des écarts et d’une élévation générale du niveau.

Jean-Baptiste Guégan souligne une évolution majeure. «On n’a plus observé les déséquilibres marqués qui caractérisaient la CAN il y a quinze ou vingt ans», note-t-il. La préparation physique, la rigueur tactique et la maturité technique ont permis à de nombreuses équipes de soutenir l’intensité sur l’ensemble du tournoi, là où, par le passé, certaines s’effondraient rapidement. Il soutient que si le Maroc n’a pas décroché le titre à domicile, sa performance globale, sportive et organisationnelle, n’en demeure pas moins centrale dans l’analyse de cette édition.

L’un des faits marquants de cette CAN réside dans la composition même des sélections. Une large majorité des joueurs engagés étaient binationaux, voire issus de parcours migratoires complexes. Parmi les équipes qualifiées pour les quarts de finale, plus de la moitié des joueurs présentaient au moins une double nationalité. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il atteint ici un degré de maturité inédit. Les sélections ont su combiner talents locaux et joueurs formés à l’étranger pour constituer des collectifs cohérents. «Ce que l’on a vu, c’est le meilleur de l’Afrique et de ses diasporas», analyse Guégan. Une Afrique élargie, connectée au monde, capable de faire fonctionner ensemble des trajectoires individuelles diverses.

Le Maroc et le Sénégal illustrent particulièrement cette dynamique, tout comme, dans une moindre mesure, le Nigeria ou l’Égypte. Cette hybridation des profils n’est plus un facteur de déséquilibre, mais un levier de performance, à condition d’être accompagnée par des encadrements techniques compétents et des projets sportifs clairs.

Les résultats sportifs de la CAN 2025 s’inscrivent dans une tendance plus large, confirmée par les classements internationaux. Le Maroc, classé parmi les toutes premières nations mondiales, et le Sénégal, solidement installé dans le haut du tableau, incarnent une rupture.

«Nous ne sommes plus dans des performances ponctuelles ou des one shots», insiste Jean-Baptiste Guégan. Ces positions sont le fruit de politiques publiques cohérentes, d’investissements continus dans les infrastructures et la formation, et d’une mobilisation stratégique des diasporas. La CAN 2025 apparaît ainsi comme la traduction visible d’un travail engagé de longue date.

Une finale sous tension, sans réduire la portée de l’événement

La finale, et les incidents qui l’ont accompagnée, ont cristallisé l’attention médiatique. Pour l’analyste, ces épisodes doivent être replacés dans leur contexte. «Ils marquent les mémoires, mais ne sauraient occulter l’essentiel», souligne-t-il.

Comme toute grande compétition, la CAN concentre des tensions sportives, politiques et émotionnelles. Certaines postures, certaines tentatives de pression ou de déstabilisation relèvent de logiques classiques dans ce type d’événements. Elles n’enlèvent rien à la réussite globale du tournoi, mais rappellent la nécessité d’un encadrement institutionnel solide, car au-delà du sport, ce tournoi a illustré la place centrale du football dans les stratégies de puissance des États africains. «Le football est aujourd’hui un instrument central au service du pouvoir», analyse Jean-Baptiste Guégan. Il participe à l’aménagement du territoire, au développement économique, mais aussi à la construction de l’unité nationale.

Dans le cas marocain, cette dimension a été particulièrement visible, soutient-il. L’événement s’est inscrit dans une mise en scène maîtrisée de ce dont le Maroc est capable, sans excès et avec une grande cohérence. «Le football devient alors un vecteur de soft power, mais aussi, par certains aspects, de hard power, en ce qu’il renvoie à la capacité d’un État à maîtriser des normes, des calendriers et des dispositifs de sécurité complexes».

Si la CAN 2025 a démontré les capacités du Maroc et du continent, elle a aussi révélé les fragilités des institutions sportives africaines. La question de la gouvernance, et en particulier celle de la CAF, demeure centrale.

Jean-Baptiste Guégan adopte ici une posture pragmatique. Il constate que l’essentiel de la réussite organisationnelle repose sur le pays hôte et sur la FIFA, tandis que les moments où l’intervention de la CAF était attendue ont révélé certaines limites. Cela pose une question structurelle: celle de la capacité des instances continentales à accompagner durablement la montée en puissance du football africain.

À court et moyen terme, plusieurs enjeux se dessinent. Les décisions disciplinaires attendues, la préparation des prochaines compétitions continentales et la projection vers les Coupes du monde à venir constituent autant de tests. Mais dans le moyen terme, la question des modèles économiques est également une urgence pour plusieurs pays africains, car «le sport-business représente un potentiel considérable pour un continent jeune, urbain et connecté». Cette perspective appelle à une nécessité de structurer les filières, de professionnaliser les acteurs et de garantir une gouvernance crédible. Le football peut devenir un véritable levier de développement.

Pour Jean-Baptiste Guégan, la CAN 2025 apparaît comme un «moment fondateur». Elle n’a pas effacé toutes les fragilités, mais elle a démontré une capacité. «Cette CAN apporte la preuve que l’Afrique est entrée dans le jeu», conclut Jean-Baptiste Guégan. Une Afrique capable de rivaliser, de s’organiser et de se projeter.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 26/01/2026 à 15h06