Ouverture du capital des pharmacies: le front du refus s’élargit

Des médicaments dans une pharmacie.

Après les syndicats et l’Ordre des pharmaciens, une ONG de défense du droit à la santé rejette à son tour les recommandations du Conseil de la concurrence, dénonçant des risques sanitaires, sociaux et territoriaux.

Le 23/02/2026 à 12h52

Le débat autour de l’ouverture du capital des pharmacies se poursuit et prend désormais une dimension plus politique et sociale. En cause, les recommandations récemment rendues publiques par le Conseil de la concurrence, qui continuent de susciter une levée de boucliers. Dernier acteur à entrer dans l’arène, le Réseau marocain de la défense du droit à la santé et droit à la vie, qui publie une note urgente rejetant «catégoriquement» les orientations proposées. Une prise de position qui renforce le front du refus déjà porté par les syndicats de pharmaciens et l’Ordre national de la profession.

Une critique frontale

Dans sa note, le Réseau estime que les recommandations du Conseil de la concurrence reposent sur une «logique purement commerciale», en contradiction avec la nature du médicament, qualifié de «produit vital et social». L’ouverture du capital des pharmacies à des investisseurs non professionnels est ainsi perçue comme un basculement du modèle officinal, faisant passer la pharmacie «d’un espace de service de santé à une unité commerciale régie par la recherche du profit».

La note signée par le président du Réseau, Ali Lotfi, pointe également une contradiction de fond. Selon celle-ci, les recommandations ne s’attaquent pas aux causes structurelles de la cherté des médicaments au Maroc, souvent mises en avant par d’autres institutions constitutionnelles, notamment la concentration du marché en amont, les marges à l’importation et à la fabrication, ou encore les ruptures récurrentes de médicaments essentiels.

Le rôle du pharmacien au cœur des inquiétudes

Au-delà des considérations économiques, le Réseau marocain de la défense du droit à la santé et droit à la vie insiste sur les risques sanitaires qu’impliquerait une libéralisation accrue du secteur. Il alerte notamment sur l’affaiblissement du rôle du pharmacien, présenté comme un «acteur central de la santé de proximité» et un rempart contre l’automédication anarchique, les erreurs de dosage et les interactions médicamenteuses dangereuses.

La vente de médicaments en dehors du circuit officinal, notamment via des plateformes numériques ou des espaces commerciaux, est jugée particulièrement préoccupante. Elle pourrait, selon la même source, favoriser la circulation de médicaments falsifiés, compliquer la traçabilité des lots et fragiliser les conditions de stockage, avec un impact direct sur la sécurité des patients.

«Le pharmacien n’est pas un simple distributeur, mais un professionnel de santé, un conseiller et un garant de la sécurité médicamenteuse», souligne le texte, mettant en garde contre une dilution de cette fonction dans un modèle dominé par des logiques financières.

Risque de «déserts pharmaceutiques»

Autre point central du communiqué, la crainte d’une remise en cause du maillage territorial des pharmacies. L’ouverture du capital aux fonds d’investissement et aux grandes entreprises pourrait, selon le Réseau, accélérer la disparition des pharmacies indépendantes, notamment dans les zones rurales et les quartiers populaires.

Un scénario qui ferait émerger de véritables «déserts pharmaceutiques», privant certaines populations d’un accès rapide aux médicaments, en particulier dans les situations d’urgence. Une inquiétude partagée par une partie de la profession, qui redoute une concentration du secteur au profit de chaînes puissantes, au détriment de l’équité territoriale.

Sans se limiter à la critique, le Réseau avance une série de pistes alternatives. Il plaide pour une réforme en profondeur des prix des médicaments, passant par la révision du décret de 2013, davantage de transparence sur les marges, et un renforcement des mécanismes de remboursement, notamment la généralisation du tiers payant.

L’ONG appelle également à un rôle plus affirmé de l’Agence nationale du médicament et des produits de santé dans la régulation du marché, la lutte contre les situations de monopole et la prévention des pénuries. Le soutien à l’industrie pharmaceutique nationale et au médicament générique est présenté comme un levier stratégique de souveraineté sanitaire.

Un débat loin d’être clos

Pour rappel, les recommandations du Conseil de la concurrence s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la réforme du secteur pharmaceutique, présentée comme un levier de modernisation, d’optimisation des coûts et d’amélioration de la disponibilité des médicaments. L’ouverture du capital des pharmacies est ainsi défendue par ses promoteurs comme un moyen de renforcer les capacités d’investissement, de mutualiser les achats et de professionnaliser davantage la gestion des officines, tout en maintenant, selon eux, des garde-fous réglementaires pour préserver l’indépendance du pharmacien.

Mais cette orientation ne fait pas consensus. Dès la publication des premières pistes, syndicats de pharmaciens et Ordre national avaient exprimé leurs réserves, mettant en avant les risques de concentration du marché, d’affaiblissement du maillage territorial et de dérive vers un modèle dominé par des logiques financières. Avec l’entrée en scène d’acteurs de la société civile, le débat change désormais de nature.

Par Faiza Rhoul
Le 23/02/2026 à 12h52