Marché de l’or au Maroc: pourquoi le prix du gramme résiste-t-il à la baisse mondiale?

Vitrine d'une bijouterie à Rabat exposant des parures en or et des modèles traditionnels travaillés. (K.Essalak/Le360)

Le 07/04/2026 à 13h54

VidéoL’or au Maroc fait figure d’exception: une valeur refuge dont les tarifs en magasin ignorent souvent les tendances boursières internationales. Malgré une chute des cours mondiaux, le gramme en dirhams maintient une rigidité qui déconcerte les consommateurs. Pour décrypter les mécanismes de fixation des prix au Royaume et les freins à la baisse, Le360 s’est entretenu avec Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers. Le point.

Pourquoi le marché marocain ne suit-il pas automatiquement les tendances mondiales de l’or? Alors que les marchés mondiaux affichent parfois des baisses, le consommateur marocain constate souvent une stagnation des prix en vitrine. En parcourant les bijouteries de Casablanca ou de Rabat, on remarque que pour un même bijou, les prix varient d’un magasin à l’autre et que les baisses internationales ne sont presque jamais répercutées.

En ce mardi 7 avril 2026, l’once d’or s’échange à environ 4.672 dollars sur la scène internationale, d’après LBMA Precious Metal Prices (LBMA). Si ce chiffre peut paraître élevé, il marque pourtant un repli significatif par rapport au pic historique atteint en janvier dernier, où l’once avait franchi le seuil record des 5.200 dollars, entraînant le 24 carats au Maroc à 1.527 dirhams le gramme.

Malgré cette baisse de plus de 500 dollars à l’étranger, le consommateur marocain ne voit presque aucun changement sur les étiquettes locales. Alors comment se fixe réellement le prix du gramme en dirhams et pourquoi ne descend-il pas quand l’or baisse à l’étranger?

Sur le terrain, les professionnels expliquent que le marché local possède son propre rythme, souvent plus lent que celui de la bourse. «Le prix de l’or a baissé à l’étranger mais il reste encore un peu élevé ici. Actuellement au Maroc, l’or brut 18 carats tourne autour de 1.090 à 1.100 dirhams, tandis que le 24 carats peut atteindre 1.250 dirhams», explique Hassan, un bijoutier à Rabat.

Ce décalage persistant transforme l’année 2026 en une période de stagnation pour le secteur. Selon Hassan, les comportements de consommation ont radicalement changé. «L’activité tourne au ralenti car les clients, échaudés par des prix qui refusent de fléchir, préfèrent désormais vendre leurs bijoux pour récupérer des liquidités plutôt que de s’aventurer dans de nouveaux achats», ajoute-t-il.

L’instabilité du marché est aussi liée à la relation complexe entre le dollar et les crises mondiales, ce qui rend le prix de l’or très nerveux. «Tant que le dollar grimpe, l’or baisse. Actuellement, le dollar gonfle et l’or descend à cause de facteurs comme les guerres. Mais dès que d’autres événements surviennent, l’or remonte et le dollar rechute. Il n’y a pas de prix fixe exact à cause des problèmes politiques et des crises à l’international», ajoute le professionnel. Pour le client, cela signifie que le prix d’un bijou n’est jamais figé, ce qui rend automatiquement le tarif d’un bijou difficilement prévisible.

Approvisionnement: pourquoi l’or marocain reste otage de l’informel?

Pour comprendre les racines de ce problème, Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers, apporte un éclairage technique majeur. Selon lui, le premier frein est l’étanchéité du circuit d’approvisionnement.

Bien que le Maroc soit un producteur minier, la réalité du terrain est paradoxale: «Les mines d’or et d’argent existent au Maroc et nous sommes même les premiers exportateurs d’argent au monde. Mais malheureusement, toute la production quitte le Maroc pour être raffinée à l’extérieur. Rien ne revient», nous explique-t-il.

Cette absence de «circuit court» force les bijoutiers à se rabattre sur le recyclage de bijoux anciens (la «casse»), qui ne couvre que 10 à 15 % des besoins du marché, ce qui renchérit immédiatement le coût avant même que l’artisan ne commence son travail.

Notons aussi qu’à l’import, l’Office des Changes impose des limites de paiement, aux alentours de 18.000 dollars, une somme dérisoire face à la réalité des bourses internationales.

Cette rigidité administrative empêche les bijoutiers d’acheter légalement au moment où les prix mondiaux baissent. Résultat: le secteur se tourne vers l’informel ou la contrebande terrestre pour s’approvisionner. «Si l’on doit importer, on doit envoyer une partie au noir. On reste toujours dans l’informel», nous explique El Hazzaz.

Cette dépendance à la contrebande, appelée localement «voie terrestre», crée un surcoût immédiat que le bijoutier doit répercuter pour survivre. «La quatrième source d’approvisionnement du marché local, ce sont les contrebandiers. Ils achètent l’or et nous le revendent par voie terrestre. Nous sommes contraints de réaliser un bénéfice de 90 à 150 dirhams par gramme dès le départ.» Ce coût d’entrée élevé explique pourquoi, même quand l’or chute à l’international, il arrive déjà «cher» dans les ateliers marocains.

Prix du bijou: pourquoi de tels écarts entre deux vitrines?

Interrogé sur l’écart de prix parfois frappant entre deux bijouteries voisines pour un produit qui semble identique, Driss El Hazzaz lève le voile sur les subtilités du métier. Selon lui, la réponse réside dans la distinction fondamentale entre le simple marchand et l’artisan créateur, mais aussi dans la nature technique du travail fourni.

«Il y a les commerçants et il y a les bijoutiers. Le commerçant achète un stock fini; même si le prix de l’or baisse à la bourse, il refuse de baisser ses tarifs pour protéger sa marge, car il a payé sa marchandise au prix fort. C’est pour cela qu’on trouve une grande différence entre une boutique et une autre

Au-delà de la stratégie commerciale, c’est le concept de «façonnage» — le coût de la main-d’œuvre — qui fait office de juge de paix dans la tarification. Ce montant s’ajoute au prix de l’or brut du jour et varie drastiquement selon la méthode de production.

«Le façonnage varie énormément. Pour une semainière classique, on compte entre 80 et 90 dirhams de main-d’œuvre par gramme. Mais tout dépend: est-ce un travail industriel fait à la machine ou un ouvrage artisanal fait à la main?»

L’expert précise que le temps passé sur l’établi est le premier facteur de renchérissement. Un artisan peut consacrer plusieurs jours de précision à une pièce unique de quelques grammes, ce qui fait exploser le coût de revient par rapport à une production en série.

«Si un artisan travaille trois ou quatre jours sur une petite pièce de 3 ou 4 grammes, le temps passé se répercute forcément sur le prix final. Il faut aussi ajouter la complexité du modèle et l’éventuelle présence de pierres précieuses ou fines.»

Sur le plan institutionnel, le secteur souffre d’un vide juridique. Driss El Hazzaz rappelle qu’une étude stratégique de deux ans, incluant 46 réunions avec le gouvernement, avait été réalisée pour organiser la fiscalité, la douane et l’approvisionnement. Ce projet visait à sortir le métier de l’informel et à créer une transparence totale. Malheureusement, malgré l’investissement de deniers publics, la convention n’a jamais été signée par les ministères successifs. Cette absence de cadre politique maintient le marché dans une instabilité qui pénalise à la fois l’artisan et le pouvoir d’achat du citoyen.

En l’absence de barème officiel imposé par l’État, chaque établissement navigue à vue, entre liberté commerciale et respect des règles de l’art. Pour assainir durablement le marché, Driss El Hazzaz propose une solution concrète: la création d’un «comptoir national de l’or». Cette structure centralisée achèterait le métal en gros sur les marchés mondiaux pour le redistribuer légalement aux artisans. Cela supprimerait les intermédiaires coûteux et les risques liés à l’importation individuelle. Un tel comptoir permettrait enfin d’aligner les prix marocains sur les réalités internationales, garantissant ainsi une tarification juste et transparente pour tous les consommateurs du Royaume.

Pourtant, malgré ces failles, l’expert insiste sur le fait que l’or reste le meilleur rempart financier pour les familles marocaines. Contrairement à une monnaie qui peut se dévaluer, l’or conserve une valeur intrinsèque mondiale qui sécurise l’épargne sur le long terme. «C’est une ressource limitée que l’on ne peut pas fabriquer artificiellement, ce qui explique pourquoi les banques centrales s’en servent comme garantie», conclut-il.

Par Najwa Targhi et Khalil Essalak
Le 07/04/2026 à 13h54