Tout commence souvent par un message anodin. Un enregistrement vocal partagé sur WhatsApp, une vidéo diffusée sur Facebook, un post alarmiste sur Instagram. En quelques heures, l’information circule, se transforme et s’amplifie. Au Maroc, ces deux dernières semaines, plusieurs contenus évoquant des enlèvements d’enfants ont ainsi envahi les réseaux sociaux, alimentant une angoisse diffuse.
Face à l’ampleur du phénomène, les services de la police judiciaire ont ouvert des enquêtes dans plusieurs villes du Royaume afin d’identifier les auteurs de ces publications. Plusieurs affaires ont,, depuis révélé l’ampleur de la désinformation.
À Berrechid, une vidéo largement diffusée, baptisée «vidéo Essamaoui», s’est révélée être une mise en scène destinée à générer du trafic sur Instagram, au prix de fausses allégations. À Agadir, un imam a été arrêté après avoir affirmé, dans une vidéo virale, que son fils avait échappé à une tentative d’enlèvement dans une mosquée. Des faits qui se sont finalement révélés infondés.
D’autres cas ont suivi: une fausse note attribuée au ministère de l’Intérieur, des vidéos anciennes sorties de leur contexte, ou encore des témoignages inventés. À Kénitra, un message vocal évoquant une tentative d’enlèvement a été démenti: l’enfant à l’origine de l’histoire l’avait inventée pour convaincre sa mère de l’accompagner à l’école.
Si ces informations sont infondées, elles ne surgissent pas pour autant dans le vide. Elles s’ancrent dans des faits divers bien réels, notamment la disparition de trois fillettes dans différentes villes du pays, dont Chefchaouen, Midelt et Béni Mellal. Des drames isolés, sans lien établi à ce stade des enquêtes, mais qui ont servi de socle à la construction d’un récit plus large.
«Une succession de faits isolés, parfois sans lien entre eux, peut donner l’impression d’un phénomène organisé», explique Xavier Desmaison, directeur général du cabinet NSI et expert en communication numérique. «C’est un mécanisme classique: on agrège des microévénements et on cherche à leur donner du sens.»
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Ce besoin de cohérence ouvre la porte à des interprétations complotistes. «Face à des événements dispersés, on a tendance à imaginer qu’ils sont orchestrés par des acteurs organisés», poursuit-il. «Mais en réalité, il faut souvent privilégier une explication plus simple: l’erreur, la confusion ou parfois la bêtise.»
Pourquoi ces rumeurs prennent-elles une telle ampleur? La réponse tient en partie à leur contenu. «Une rumeur se développe lorsqu’un sujet est à la fois fortement chargé émotionnellement et entouré d’incertitude», rappelle Xavier Desmaison, en s’appuyant sur les travaux des psychologues Allport et Postman. Dans ce cas précis, tous les ingrédients sont réunis. «La question des enfants est particulièrement sensible. La protection de l’enfance suscite une forte charge émotionnelle, ce qui favorise l’adhésion à ce type de récits.»
Cette dimension émotionnelle est renforcée par le contexte global. L’exposition répétée à des images d’enfants en souffrance dans les médias internationaux, ou encore certaines œuvres de fiction, contribuent à nourrir un imaginaire collectif anxiogène. Résultat: une information, même non vérifiée, devient crédible dès lors qu’elle touche à ce registre sensible. «On se dit spontanément qu’il faut prévenir ses proches», observe l’expert. «Beaucoup de personnes relaient ces contenus de bonne foi, avec l’intention d’aider.»
Au-delà des faits, ces rumeurs disent quelque chose de la société. Le sociologue Edgar Morin l’avait déjà montré dans les années 1950 avec son étude sur «La rumeur d’Orléans». Pour lui, une rumeur n’est pas seulement une fausse information: c’est aussi l’expression d’angoisses collectives. «Il faut se demander ce que ces rumeurs révèlent», souligne Xavier Desmaison. «Est-ce qu’elles traduisent une anxiété sociale? Un sentiment d’insécurité? Une forme de défiance?»
Dans le contexte actuel, marqué par des tensions géopolitiques et une circulation massive d’images violentes, ces peurs trouvent un terrain favorable. «Ces phénomènes sont des indicateurs de l’état d’esprit d’une société», analyse-t-il.
Des motivations multiples
Derrière ces contenus, les motivations varient. Certaines rumeurs sont fabriquées intentionnellement. «Il peut y avoir des intérêts politiques, économiques ou simplement une volonté de faire du buzz», explique le directeur général. La «vidéo Essamaoui» en est un exemple: ses auteurs cherchaient avant tout à augmenter leur audience. D’autres cas relèvent de logiques différentes: croyances sincères, besoin d’attention, ou simple jeu.
«Lorsqu’un faux est produit et diffusé, il faut toujours s’interroger sur les raisons», insiste-t-il. «Parfois, ce sont des individus convaincus de ce qu’ils avancent. Parfois, il y a de véritables intérêts derrière.» Dans certains contextes, notamment préélectoraux, ces dynamiques peuvent aussi être instrumentalisées. «Il faut se demander si des thématiques comme l’insécurité ne sont pas amplifiées pour influencer l’opinion», ajoute notre intervenant.
Si ces rumeurs se propagent si rapidement, c’est aussi en raison des plateformes qui les véhiculent. Les réseaux sociaux favorisent la circulation de contenus émotionnels, souvent au détriment de leur véracité. «Nous avons tendance à partager des contenus qui nous choquent ou nous inquiètent», explique l’expert. «Et en le faisant, nous contribuons à amplifier ces émotions.»
Une grande partie de cette diffusion se fait dans le «dark social»: groupes WhatsApp, messages privés, pages Facebook personnelles. Des espaces difficilement accessibles aux autorités et aux journalistes. «Ces canaux échappent largement à la surveillance», souligne-t-il. «Les rumeurs peuvent s’y diffuser massivement sans être visibles dans l’espace public.»
L’un des effets préoccupants de ces rumeurs est la confusion qu’elles instaurent. À force de contenus contradictoires, il devient difficile de distinguer le vrai du faux. «On ne sait plus à qui faire confiance», résume Xavier Desmaison. «Cela complique la formation d’une opinion éclairée.» Cette incertitude a des implications profondes, notamment dans un contexte politique.
Les limites du fact-checking
Face à ces rumeurs, les autorités tentent de réagir. Plusieurs préfectures de police ont ainsi démenti publiquement certaines informations, notamment à Marrakech et à Casablanca. Mais ces interventions restent souvent tardives. «Le temps de vérifier les faits, les rumeurs ont déjà circulé», explique-t-il. «Pendant cet intervalle, l’incertitude favorise leur propagation.»
Par ailleurs, il n’existe pas de méthode infaillible pour identifier une fake news. «Ces contenus circulent souvent via des proches, ce qui renforce leur crédibilité», note-t-il. Dans ce contexte, la vigilance individuelle devient essentielle. Premier réflexe: s’interroger sur la source. «Est-ce un média identifié? Un journaliste crédible? Ou plutôt un contenu dont l’auteur est inconnu?» Deuxième étape: vérifier si l’information a été reprise par d’autres sources fiables (médias, autorités, associations). «Une recherche rapide permet souvent de se faire une première idée.» Il faut apprendre à reconnaître ces signaux d’alerte: contenus très émotionnels, absence de sources, difficulté à vérifier l’information. «Il vaut mieux s’informer avant de diffuser», insiste Desmaison. «C’est ce qu’on appelle le “pre-bunking”: développer des réflexes de vigilance en amont.»
La tâche se complique avec l’évolution des technologies. De nombreux contenus trompeurs reposent déjà sur des images ou vidéos anciennes, sorties de leur contexte. Mais l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives. «Il devient possible de produire des contenus très réalistes, difficilement distinguables du réel», alerte-t-il. «À l’avenir, cette distinction sera encore plus difficile.»
Face à ces défis, une réponse collective s’impose. «Il faut renforcer les capacités de fact-checking, développer des contenus pédagogiques et être présent sur les réseaux sociaux», estime Xavier Desmaison. L’enjeu est aussi de produire des formats adaptés: vidéos courtes, visuels simples, messages accessibles. «Plutôt que de dire simplement qu’une information est fausse, il faut expliquer et inciter à la prudence.»








