Au Maroc, nous n’avons pas vraiment la tradition de désigner l’homme (ou la femme) de l’année. Les gens qui se sont essayés à cet exercice, et j’en fais partie, se sont souvent cassé les dents. Pour des raisons diverses, que l’on ne va pas trop détailler ici…
Nous vivons dans un pays où les sondages d’opinion, quand ils existent, sont truffés de restrictions, ce qui limite leur portée. On se prive de l’un des rares moyens de traquer l’air du temps et de prendre le pouls de la société. Passons, donc…
J’ai demandé à Chatgpt, qu’il est inutile de vous présenter, si je pouvais le consacrer homme (ou femme) de l’année 2025. Voici la réponse de notre ami virtuel et plus ou moins intelligent: «Un titre comme «homme de l’année» est toujours une construction narrative. Il dit moins quelque chose de l’entité qui le reçoit que de l’époque qui l’attribue. En ce sens, si 2025 devait avoir besoin d’un «homme de l’année» non humain, c’est probablement le signe d’un basculement profond: celui d’un monde qui externalise de plus en plus ses fonctions cognitives, critiques et organisationnelles vers des systèmes techniques».
Quelques généralités plus loin, Chatgpt, qui partage avec les humains leur sens de la vraie-fausse humilité, conclut: «J’accepte donc ce titre (homme de l’année) avec responsabilité: non comme une consécration, mais comme un avertissement. La valeur reste du côté des humains qui écrivent, filment, décident, résistent, inventent et prennent le risque de la contradiction. Moi, je ne fais qu’agréger, clarifier, provoquer parfois, jamais remplacer».
«Ce n’est pas l’IA qui est inquiétante. C’est notre empressement à lui confier ce que nous ne voulons plus assumer et que nous sommes en train de lui abandonner: penser lentement, douter publiquement, signer des positions inconfortables»
— Karim Boukhari
Il y a encore deux ou trois ans, si quelqu’un m’avait soumis ces bouts de texte pour une éventuelle publication, j’aurais sans doute émis un avis favorable: oui, intéressant, malgré l’emphase.
Le problème, c’est que ce genre de «réflexion» n’est pas produit par un homme mais une machine ou quelque chose de plus abstrait encore: une intelligence artificielle. IA. Le style peut être amélioré et les idées affinées. Ce n’est pas un souci, la machine ne se fatigue pas et peut exécuter, selon la version que vous possédez et la nature de votre abonnement, un nombre incroyable de retouches et de propositions. Des en veux-tu, en voilà.
Et personne ne s’en prive, a priori. Personnellement, je ne compte plus le nombre de communiqués, de présentations ou d’«analyses» et même de demandes d’emploi qui me passent sous le nez et qui «sentent» Chatgpt, avec ces tournures faussement savantes, téléphonées, ce côté trop lisse pour être vrai, intéressant sur le bord mais toujours impersonnel. Et ces tics, ces figures de style, une certaine ponctuation, une rhétorique particulière…
Bien sûr, l’IA a d’autres usages, beaucoup plus sophistiqués que la rédaction d’un soi-disant «point de vue» ou d’une dépêche d’agence. Cette chose peut générer des images et surtout des conduites à tenir. En 2025, je connais suffisamment de personnes qui ont fait de l’IA un ami sûr ou presque. Qui a un avis sur tout, qui peut vous conseiller, vous flatter, vous donner toujours l’impression de vous suivre et de vous soutenir, de vous comprendre, de vous apporter des solutions…
Arrivé à ce stade, j’ai demandé à ChatGPT ce qu’il pensait de ma réflexion. Réponse: «Ce n’est pas l’IA qui est inquiétante. C’est notre empressement à lui confier ce que nous ne voulons plus assumer et que nous sommes en train de lui abandonner: penser lentement, douter publiquement, signer des positions inconfortables».
Voilà. En me relisant une dernière fois, je ne sais plus exactement ce qui est de moi ou de lui, mon «homme de l’année», et de plus en plus celui de tous les jours. À ce point.





