Files de bus, rues désertes, familles déplacées en urgence... Les images sont celles d’une ville qui se vide sous la pression du Loukkos. Plus de 54.000 habitants de Ksar El Kébir ont été évacués, depuis vendredi dernier, dont 650, rien que ce mardi 3 février depuis le camp d’hébergement Douaâ, menacé par la montée des eaux de ce bassin. Comment donc en est-on arrivé là?
Selon Mohamed Jalil, ingénieur météorologiste et hydraulicien, la réponse ne se trouve pas seulement dans les pluies tombées sur la ville, mais dans le fonctionnement de tout un bassin versant. Ksar El Kébir est située dans la partie aval de la plaine du Loukkos, une zone historiquement inondable, où le fleuve perd sa pente et s’étale.
La crue du fleuve Loukkos cause l’inondation de plusieurs quartiers de Ksar El Kébir.. AFP
«L’épisode actuel résulte d’un enchaînement de facteurs hydrologiques, géomorphologiques et océaniques qui se sont cumulés au même moment», nous explique-t-il.
Pour notre interlocuteur, la première chose à comprendre est la nature de l’inondation. Il ne s’agit pas d’une inondation pluviale urbaine, mais d’une inondation fluviale. L’eau qui submerge Ksar El Kébir n’est pas celle qui est tombée directement sur la ville, mais celle qui est tombée sur l’ensemble du bassin du Loukkos, en amont, puis concentrée par le réseau hydrographique et acheminée jusqu’à la plaine.
Selon Mohamed Jalil, cette distinction est importante, car elle explique pourquoi les réseaux d’assainissement urbains ne peuvent pas résoudre la crise. Un système de drainage est conçu pour évacuer les eaux de pluie tombées localement, pas pour absorber une onde de crue portée par un grand fleuve. Comparer cette situation à l’inondation d’un stade ou d’un quartier mal drainé est donc une erreur de diagnostic.
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Il prend l’exemple de Safi, où des pluies localisées ont pu inonder des quartiers en quelques heures, parfois aggravées par le ruissellement d’une petite chaâba. À Ksar El Kébir, le mécanisme est totalement différent. «Nous sommes clairement face à une inondation d’origine fluviale. L’eau qui a submergé la ville ne provient pas des pluies tombées localement, mais des précipitations sur l’ensemble du bassin du Loukkos en amont», détaille-t-il.
Sur le plan géographique, Ksar El Kébir se trouve dans une plaine très basse et presque parfaitement plate. Le Loukkos y circule avec une pente extrêmement faible jusqu’à son embouchure à Larache. Dans ces conditions, l’eau ne s’écoule pas rapidement vers l’océan, elle s’étale, note Amine Benjelloun, hydrologue. Cette configuration explique pourquoi la plaine du Loukkos, comme celle du Gharb traversée par le Sebou, a toujours été considérée comme une zone inondable.
Mohamed Jalil rappelle d’ailleurs le parallèle entre ces deux plaines. Toutes deux sont situées en aval de reliefs importants, le Rif et l’Atlas, qui accélèrent le ruissellement et alimentent des crues puissantes. Dans l’une coule le Loukkos, dans l’autre le Sebou. Les mécanismes sont similaires. Vient ensuite le rôle du barrage Oued El Makhazine. Mis en service en 1979, il a été conçu pour trois objectifs principaux, l’irrigation, l’eau potable et la protection contre les inondations en aval. En temps normal, il absorbe les volumes de crue et atténue les pics de débit. Mais cet hiver, la situation a dépassé le cadre ordinaire.
Depuis plusieurs semaines, le nord du Maroc est traversé par une succession de perturbations atlantiques. Les pluies ont été continues sur le Rif, le Moyen Atlas et une large partie du Nord-Ouest. Les sols sont saturés. Dans ces conditions, presque toute la pluie devient ruissellement et rejoint rapidement les oueds et le fleuve. Les apports au barrage ont donc été massifs et répétitifs.
(S.Kadry/Le360)
Résultat: le barrage Oued El Makhazine a atteint et dépassé sa capacité maximale. Comme l’explique Mohamed Jalil, un barrage plein cesse de jouer son rôle d’amortisseur. Il ne peut plus stocker. Le débit qui entre ressort quasiment avec la même intensité en aval. Dans cette configuration, le barrage ne «protège» plus vraiment la plaine, il ne fait que laisser transiter la crue.
Des déversements préventifs enclenchés à Oued El Makhazine après la forte remontée du niveau des eaux. (S.Kadry/Le360)
Un troisième facteur est venu aggraver la situation: la mer. Ces derniers jours, une houle importante, atteignant par moments cinq à six mètres, a rendu l’écoulement vers l’Atlantique plus difficile. Quand la mer est agitée et que la marée est haute, elle agit comme une barrière qui ralentit le fleuve. L’eau s’accumule alors en amont, ce qui fait monter les niveaux dans la plaine et accentue l’inondation à Ksar El Kébir.
Beaucoup se sont interrogés sur la gestion du barrage. Pourquoi ne pas avoir évacué plus tôt? Pour Mohamed Jalil, la décision d’ouvrir un barrage ne se prend pas aussi facilement. Elle repose sur des prévisions météorologiques, des calculs hydrologiques et des consignes techniques précises propres à chaque ouvrage. Ouvrir trop tôt peut faire perdre des volumes d’eau essentiels si la pluie annoncée ne se produit pas, ce qui serait dangereux dans un pays marqué par des sécheresses récurrentes. Ouvrir trop brutalement peut aussi déstabiliser l’ouvrage et provoquer des risques en aval.
Les barrages disposent d’évacuateurs de crues spécialement dimensionnés pour gérer des débits exceptionnels, mais ils ne sont pas faits pour recevoir des volumes illimités. Dans une situation comme celle-ci, où les apports sont continus et massifs, la marge de manœuvre des gestionnaires devient très limitée.
Barrage Oued El Makhazine: un édifice maîtrisé
Concernant la sûreté du barrage, Mohamed Jalil se veut rassurant. Le Maroc dispose d’une longue expérience en matière d’ouvrages hydrauliques. Des procédures d’auscultation sont appliquées en permanence et renforcées en période de forte hydraulicité. Des instruments surveillent les éventuels déplacements, fissurations ou instabilités. Le risque zéro n’existe pas, mais il est anticipé et encadré.
«Pour Ksar El Kébir, ce qui s’est passé n’est pas directement lié au remplissage du barrage Oued El Makhazine. Il s’agit de la conjugaison de plusieurs facteurs aggravants. La ville a déjà connu des inondations par le passé et en connaîtra encore. On ne peut pas changer la topographie de la plaine, ni le relief du Rif, ni la dynamique de l’océan. La réduction totale du risque est donc impossible», commente notre interlocuteur.
Le faux remède des «autoroutes de l’eau»
Une idée circule et elle est faussement présentée comme la solution miracle, à savoir «transférer» l’eau ailleurs, via des interconnexions. Mohamed Jalil est catégorique: c’est une vraie fausse solution. Les crues, rappelle-t-il, se comptent en milliers de mètres cubes par seconde. Il cite le Sebou qui en compte environ 2.000 m³/s, voire davantage en situation de déversement. Les interconnexions peuvent sécuriser l’approvisionnement en eau potable, pas absorber une onde de crue. C’est une confusion d’échelle, comme celle qui consiste à croire qu’un canal d’assainissement pourrait «évacuer tout ça».
«Ce qui se produit aujourd’hui à Ksar El Kébir n’est pas un événement isolé», rappelle Mohamed Jalil. Le bassin du Loukkos a toujours entretenu un rapport ambivalent avec l’eau. «Cet espace, vital pour l’agriculture et les villes riveraines, est aussi porteur d’un risque ancien: celui des inondations soudaines et dévastatrices. Bien avant les barrages, les stations hydrométriques et les modèles numériques, le Loukkos vivait au rythme de crues brutales liées au climat méditerranéen-atlantique du nord du Maroc, où des épisodes pluvieux intenses peuvent se produire en quelques heures sur des reliefs escarpés», signale Amine Benjelloun, hydrologue.
L’épisode actuel s’inscrit aussi dans un contexte météorologique particulier, confirmé par la Direction générale de la météorologie. Depuis plusieurs semaines, un flux humide d’origine atlantique s’est installé durablement sur le Nord-Ouest du Maroc, canalisant une succession de perturbations vers le Rif et le Tangérois.
La combinaison de pluies parfois intenses, leur répétition sur des sols déjà saturés et la réactivité du bassin du Loukkos a considérablement augmenté le risque de ruissellement rapide, de crues soudaines et d’inondations étendues. Cette situation n’est pas isolée, le Portugal et l’Espagne ont connu des conditions similaires au même moment, ce qui traduit une configuration atmosphérique régionale exceptionnelle, ajoute Mohamed Jalil.
Face à cette chaîne d’événements, la question n’est plus seulement technique, elle est aussi territoriale et politique. Pour Mohamed Jalil, le problème ne peut pas être réglé uniquement par des ouvrages hydrauliques supplémentaires, car on ne peut pas multiplier les barrages à l’infini dans une plaine dépourvue de gorges favorables. De même, renforcer l’assainissement urbain ne changera rien à une crue fluviale de grande ampleur. Le véritable enjeu réside dans la manière d’habiter ce territoire.
C’est pourquoi il plaide pour une révision progressive des modes d’occupation du sol à Ksar El Kébir et dans l’ensemble de la plaine du Loukkos. Cela passe par des règles de construction plus strictes en zones inondables, la suppression des sous-sols habitables, l’élévation des seuils des bâtiments et, dans certains secteurs, des remblaiements ciblés. Il évoque également la nécessité de systèmes d’alerte précoce plus performants, capables de déclencher des évacuations anticipées plusieurs jours avant le pic de crue, afin de réduire les risques humains.
Quels risques?
La réponse dépend d’abord de la météo des prochains jours, puis de la façon dont le système Loukkos–barrage–littoral va réagir. Tant que les perturbations continuent d’alimenter le bassin amont, les apports au fleuve resteront élevés et la décrue sera lente. Dans une plaine aussi plate, même une baisse progressive du débit ne se traduit pas immédiatement par un retrait rapide de l’eau, car les volumes stockés dans les zones d’expansion de crue, les champs et les bas-fonds mettent du temps à s’évacuer. À Ksar El Kébir, l’expérience montre que l’impact dure souvent plus longtemps que l’épisode de pluie lui-même, parce que c’est le fleuve qui dicte le rythme, pas la pluie locale, selon Amine Benjelloun.
Le deuxième paramètre est le barrage Oued El Makhazine. Lorsque la retenue est à un niveau très élevé, l’exploitation se fait sous contrainte. Les lâchers suivent l’évolution des apports entrants et doivent maintenir la sûreté de l’ouvrage. Pour la population en aval, cela signifie que le risque ne disparaît pas dès l’arrêt des pluies. Il peut persister tant que le barrage reste très rempli et tant que les apports ne retombent pas nettement. Mohamed Jalil insiste sur ce point: «Une crue fluviale se propage, elle se gère sur plusieurs jours, parfois davantage et les décisions se prennent au fil des prévisions et des observations.»
Le troisième paramètre est l’océan. Si la houle reste forte et que les marées sont élevées, le “bouchon” à l’embouchure peut se maintenir, ralentissant l’évacuation du Loukkos vers l’Atlantique. Une amélioration des conditions de mer peut accélérer la décrue, à l’inverse, un nouveau coup de vent ou une houle durable peut prolonger la situation.
Sur le terrain, les enjeux immédiats se concentrent sur la sécurité des personnes et la continuité des services essentiels. Les évacuations sont en cours. Elles sont menées de manière progressive, «en fonction des zones concernées et de l’évolution de la situation sur le terrain», et concernent jusqu’à présent plus de 54.000 personnes, selon le ministère de l’Intérieur.
(S.Kadry/Le360)
Les personnes concernées ont été en partie relogées chez des proches et celles nécessitant une prise en charge ont été hébergées par les autorités dans des campements provisoires à Tanger, Larache et Tétouan.
Les Forces armées royales (FAR) ont été, elles aussi, mobilisées, sur instruction du roi Mohammed VI, afin d’appuyer les opérations de secours, notamment à travers la mise à disposition de moyens logistiques pour le transport et l’hébergement des populations affectées, selon un communiqué des FAR.
Les autorités auront désormais à anticiper les effets secondaires typiques des grandes inondations fluviales, la dégradation des routes, l’isolement de certains secteurs, la contamination possible des eaux, l’humidité dans les bâtiments et la fragilisation des ouvrages légers. Dans les plaines, les dégâts agricoles s’ajoutent vite au bilan, parce que les terres cultivées sont souvent situées dans les zones d’expansion naturelle des crues.
Pour Ksar El Kébir, la sortie de crise pourrait donc se jouer sur deux fronts. Le premier est immédiat, sécuriser, évacuer quand il le faut, organiser l’hébergement, protéger les infrastructures et attendre une décrue stable. Le second est structurel, tirer les leçons d’un épisode qui rappelle que la ville est installée sur une plaine fluviale. «On ne peut pas supprimer le risque à la source. On doit vivre avec, mais vivre avec veut dire aménager autrement», conclut Mohamed Jalil.






















