Vidéo. Taux à 2% pour les TPME: Ahmed Raïssouni défend, et voici comment Najib Boulif réprouve

Mohamed Najib Boulif. . DR

D’un côté, le président de l’Union internationale des oulémas musulmans, ancien chef du MUR, se dit favorable au taux d’intérêt à 2% fixé pour les crédits aux TPME. De l’autre, l’ancien ministre du PJD, parti affilié au MUR, pourtant économiste, s’y oppose. Tous deux s’expriment au nom de l’islam.

Le 17/02/2020 à 19h32

Il est de ces postulats qui étonnent. Celui formulé par Mohamed Najib Boulif en fait partie. Pourtant réputé être un économiste, il a été un ancien ministre, en charge des Affaires générales et de la gouvernance, et un ancien secrétaire d'Etat, auprès du ministre de l'Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau. Censé être un spécialiste de la question, Mohamed Najib Boulif a purement et simplement manifesté son hostilité au sujet des modalités de financement du programme d’appui aux très petites et moyennes entreprises (TPME), supposées dynamiser et appuyer ce qui constitue aujourd’hui la part la plus importante, et aussi la plus fragile, du tissu économique national. Parmi ces modalités, l’accompagnement des banques aux porteurs de projets, avec un taux d’intérêt pour l’octroi d’un crédit leur permettant de lancer leur activité, limité à 2% pour les villes et à 1,75% pour le rural.

En fait, la question de sa validité religieuse est jusqu’ici restée de côté dans les débats, et c’est par le biais de Ahmed Raïssouni qu’elle a pu se frayer un chemin sur la place publique. Interrogé par un certain nombre de ses fidèles quant au caractère «licite» ou «illicite» de ce taux, l’ancien chef du Mouvement unicité et réforme (MUR), le bras idéologique du PJD, aujourd’hui à la tête de l’Union internationale des oulémas musulmans, a surpris ses ouailles. «Il n’y a aucun mal dans cette démarche. Il faut même en souligner l’intérêt et louer sa vocation sociale et sa finalité humaine», a-t-il affirmé, vendredi 14 février, dans ce qui ressemble à une fatwa, émise dans une vidéo diffusée sur son site Internet officiel.

Ahmed Raïssouni, islamiste invétéré, considère en effet que le faible taux d’intérêt instauré par Intelaka, le programme intégré d’appui et de financement des entreprises, ne va pas à l’encontre des préceptes de l’islam. C’est un crédit, a-t-il expliqué, qui n’est pas assimilé à l’usure («Arriba»), et qui est admis par la charia, car l’initiative n’est ni commerciale, ni lucrative. D’autant, a assuré Ahmed Raïssouni, que le faible taux d’intérêt n’engendre un grand bénéfice ni pour les banques, ni pour quelque autre institution.

A cela, il peut de plus être ajouté que les marges d’intérêt de 2% ou de 1,75% pour les porteurs de projets dans les zones rurales, sont à peine suffisantes pour combler les frais de fonctionnement du programme Intelaka, ainsi que pour couvrir d’éventuelles pertes, ou les échecs de projets qu’il aura soutenus. Et ce, en sachant bien que les entrepreneurs, porteurs de ces projets, clients des banques, sont quant à eux couverts et bénéficient d’une garantie apportée par l’Etat.

Une telle position, de la part de Ahmed Raïssouni, ne pouvait que naturellement provoquer un vrai tollé chez les salafistes intégristes. Véritable icône de ce courant au Maroc, Hassan Ali Kettani n’y est pas allé de main morte. Sur Facebook, il a lancé une véritable charge contre Ahmed Raïssouni.

«Le docteur Raïssouni s’est trompé sur ce sujet car la distinction entre taux faibles ou élevés n’a jamais été faite dans aucune source de référence en islam. Le principe du crédit dans l’islam veut que seul le capital soit remboursé. Personne n’a jamais affirmé que le montant devait être remboursé, en y ajoutant ou en en déduisant une quelconque somme, surtout quand c’est là une condition sine qua non pour bénéficier d’un crédit. Du coup, on entre dans le domaine de l’illicite, car l’usure («Arriba») est catégoriquement interdite par l’islam», a tempêté Hassan Ali Kettani sur le réseau social, étant en cela parfaitement dans son rôle. Sa réaction n’a d’ailleurs étonné personne.

Cependant, la réaction à ce sujet de Mohamed Najib Boulif pousse à quelques interrogations. S’exprimant lui aussi via un post Facebook, sur sa page officielle, l’ancien ministre, ex-professeur d’économie islamique –la filière existe bel et bien, et Lahcen Daoudi, autre ancien ministre PJD, l’avait enseignée à Fès, tout comme Boulif–, a reproduit un verset coranique traitant de l’usure («Arriba»). A la suite de cet extrait du texte sacré, le professeur universitaire a ensuite enchaîné par des propos où il décrète qu’«Arriba», quelqu’en soit le taux, est illicite, faisant par là une allusion très claire au bas taux de 2% et de 1,75% octroyés aux jeunes entrepreneurs dans le cadre du programme Intelaka.

قال الله تعالى: ﴿ الَّذِينَ يَأْكُلُونَ الرِّبَا لَا يَقُومُونَ إِلَّا كَمَا يَقُومُ الَّذِي يَتَخَبَّطُهُ...

Posted by Najib BOULIF on Monday, February 17, 2020

Mohamed Najib Boulif conclut ce post Facebook par ce propos: «Hamdoulillah, les banques participatives marocaines sont là pour faire le nécessaire».

Cette sortie n’a pas échappé aux internautes, qui ont par la suite inondé sa page de commentaires à la fois sensés et railleurs. Certains lui ont rappelé, à juste propos, qu’il avait signé des conventions de crédits lorsqu’il avait la charge de ministre, d'autres lui ont reproché le montant de son salaire de ministre et celui de la pension de sa retraire dorée, ceux d’un ex-serviteur de l’Etat qui, lui, n’a nul besoin de recourir à un crédit bancaire. Les internautes ont également été nombreux à souligner la cherté des produits offerts par les banques alternatives, dont les solutions sont bien plus onéreuses que les taux bancaires classiques.

Par Tarik Qattab
Le 17/02/2020 à 19h32