Tribune. IA et éducation: un choix politique, pas technologique

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

ChroniqueL’IA est déjà dans nos classes. Elle n’est pas encore dans notre projet d’école.

Le 11/01/2026 à 10h02

Jamal Belahrach est auteur et militant pour une éducation inclusive, équitable et adaptée aux mutations du 21ème siècle. Il est membre du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique.

Jamais notre pays n’a autant parlé de transformation, de talents, de souveraineté et d’avenir. Jamais les enjeux liés à l’éducation, au capital humain et à l’emploi n’ont été aussi centraux dans le débat public. Et pourtant, face à l’irruption massive de l’intelligence artificielle dans nos vies et déjà dans nos classes, une question essentielle reste trop peu posée: quelle place voulons-nous donner à l’IA dans notre projet éducatif national?

L’urgence est là. Elle n’est ni théorique ni lointaine. Elle se joue aujourd’hui, dans les usages quotidiens des élèves et des enseignants, souvent sans cadre explicite, sans formation systématique et sans vision partagée.

Dans un pays jeune, confronté à des défis majeurs d’employabilité, de cohésion sociale et d’égalité des chances, ne pas penser l’IA à l’école revient à accepter qu’elle s’impose par défaut, au risque d’aggraver les fractures existantes.

Le Momentum que traverse le Maroc appelle au contraire des choix clairs et courageux. Il ne s’agit plus seulement de stratégies, de projets pilotes ou d’expérimentations dispersées, mais d’un passage à l’action assumé, structuré et collectif.

L’éducation, la formation et la recherche doivent être au cœur de cette ambition, car c’est là que se joue la capacité du pays à transformer son potentiel démographique en richesse humaine, économique et sociale.

Mon engagement de longue date sur les questions d’éducation, de capital humain et d’emploi me conduit à porter cette conviction: l’intelligence artificielle n’est pas d’abord un sujet technologique, mais un choix politique et sociétal. Un choix qui engage notre responsabilité envers les générations futures, et qui conditionne la promesse d’égalité des chances.

L’intelligence artificielle est déjà dans nos classes, mais pas encore dans notre projet d’école. Nos élèves utilisent au quotidien des applications de traduction, des générateurs de texte ou de code pour rédiger des devoirs, préparer des exposés ou réviser des examens.

Des enseignants s’appuient, souvent de façon informelle, sur ces mêmes outils pour préparer des cours, créer des exercices ou gagner du temps sur les corrections. Sans cadre explicite, sans formation systématique et sans vision partagée, ces usages spontanés risquent de creuser les inégalités au lieu de les réduire.

Nos écoles publiques, collèges ruraux, lycées de quartiers, notre formation professionnelle restent encore en marge de cette mutation, alors que c’est là que se joue l’égalité des chances et la cohésion sociale.

Deux voies se dessinent. La première consisterait à laisser l’IA s’installer «par défaut», au gré des applications disponibles, des budgets propres des établissements et des capacités individuelles des familles.

Les élèves les mieux dotés en équipements, en langue et en capital culturel maîtriseront rapidement ces outils. Les autres resteront des consommateurs passifs de technologies conçues ailleurs, exposés au plagiat, à la désinformation et à des formes de surveillance peu transparentes.

La seconde voie, plus exigeante, consiste à faire un choix politique clair: inscrire l’IA au cœur d’un projet éducatif national, qui protège, émancipe et prépare tous les élèves à un monde où ces technologies seront omniprésentes.

Ce projet peut s’articuler autour de quelques axes stratégiques simples à énoncer, mais structurants.

Le premier axe, le plus urgent, est celui des enseignants. La meilleure expérience internationale montre que les pays les plus avancés comme la Finlande, Singapour, la Corée du sud, l’Estonie, l’Autriche ont commencé par investir massivement dans la formation des enseignants, bien avant d’acheter des logiciels sophistiqués.

Former nos enseignants et nos cadres à comprendre ce que fait l’IA (et ce qu’elle ne fait pas), à l’intégrer de manière critique dans la préparation des cours, la différenciation pédagogique, le suivi des élèves, tout en posant des limites claires avec les élèves, est un investissement stratégique. Sans cette montée en compétences, l’IA restera soit un motif d’angoisse, soit un gadget.

Le deuxième axe est celui de la «littératie IA» pour tous les élèves. Il ne s’agit pas de transformer tous les enfants en programmeurs, mais de leur donner des repères: comment ces systèmes sont entraînés, quels biais ils peuvent reproduire, pourquoi leurs données personnelles ont de la valeur, comment distinguer une aide légitime à l’apprentissage de la triche ou de la manipulation.

Des pays comme la Finlande et l’Estonie ont déjà intégré ces contenus dans les curricula pour tous, en lien avec les sciences, l’éducation aux médias et la citoyenneté numérique. Le Maroc peut, lui aussi, définir un cadre de compétences IA pour les élèves du primaire, du secondaire et de la formation professionnelle, et l’inscrire explicitement dans les programmes.

Le troisième axe concerne l’égalité des chances. L’IA peut devenir un formidable levier de justice éducative: personnalisation des apprentissages, identification précoce des difficultés, soutien linguistique, accès à des ressources de qualité même dans les zones éloignées.

Mais cette promesse ne deviendra réalité que si nous assumons une priorité forte pour les établissements les plus fragiles: écoles rurales, collèges périphériques, centres de formation professionnelle sous-équipés.

«Laisser l’IA s’installer «par défaut» à l’école, c’est accepter qu’elle accentue les inégalités au lieu de les corriger.»

—  Jamal Belahrach

Des pays à revenu intermédiaire, comme l’Uruguay ou certains États africains, ont montré qu’il était possible de déployer des plateformes d’apprentissage adaptatif à grande échelle, en combinant équipements, connectivité et accompagnement pédagogique. Pour le Maroc, cela signifie orienter en priorité les investissements de Maroc Digital 2030 vers les «derniers de cordée» du système éducatif.

Le quatrième axe touche aux données et à l’éthique. À l’école, l’IA ne doit être ni un instrument de surveillance généralisée, ni un système opaque de scoring qui classe les élèves et les enseignants sans recours ni transparence.

Une charte nationale sur l’usage responsable de l’IA à l’école co-élaborée avec enseignants, élèves et parents serait un signal fort.

Le cinquième axe est celui de la gouvernance et de l’innovation. L’IA en éducation ne peut pas être laissée à une succession de projets pilotes isolés, portés par telle académie, telle université ou telle entreprise, sans vision d’ensemble.

De nombreux pays ont mis en place des structures de coordination dédiées pour piloter leurs stratégies IA-éducation, en s’appuyant sur les recommandations de l’UNESCO et de l’OCDE. Le Maroc gagnerait à créer un Comité national «IA & Éducation», réunissant les ministères concernés, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, les universités, les centres spécialisés en IA, les collectivités, les enseignants, les élèves, les parents et les acteurs privés.

Ce comité pourrait définir les priorités, sélectionner et évaluer les projets, référencer les solutions IA compatibles avec le cadre éthique national, et alimenter un Observatoire «IA & Éducation» chargé de suivre les indicateurs, les impacts et les bonnes pratiques.

Ces axes ne sont pas théoriques. Ils se traduisent en objectifs concrets à l’horizon 2030: garantir qu’un élève marocain sortant du secondaire maîtrise un socle de compétences numériques et IA clairement défini, former la majorité des enseignants à un premier niveau de compétences IA & pédagogie, connecter et équiper la grande majorité des collèges et lycées, en priorité dans les territoires les plus défavorisés, disposer d’un catalogue de solutions IA éducatives validées, utiles et éthiques, développées ou adaptées pour le contexte national.

Décider que l’IA fera partie intégrante du projet éducatif national, ce n’est pas céder à un effet de mode. C’est reconnaître que nos enfants vivront et travailleront dans un monde où ces technologies seront partout, et que notre responsabilité est de les y préparer, non de les y exposer sans protection.

C’est aussi refuser l’idée que seuls quelques établissements, quelques grandes écoles ou quelques quartiers auront accès à une éducation augmentée par l’IA.

Le Maroc a les moyens d’être au rendez-vous: une jeunesse connectée et inventive, des enseignants capables d’innover dès qu’on leur en donne les moyens, des universités et des chercheurs engagés, une stratégie numérique claire.

Il manque aujourd’hui un pas de plus: affirmer, collectivement, que l’école, la formation et la recherche ne seront pas de simples «bénéficiaires» de la révolution de l’IA, mais son cœur battant, à la Marocaine, en s’appuyant sur le meilleur des pratiques internationales et sur nos propres valeurs.

Par Jamal Belahrach
Le 11/01/2026 à 10h02