Hassan II et Léopold Sedar Senghor étaient les meilleurs amis du monde. Tous deux étaient d’une grande culture et leurs conversations étaient d’une teneur exceptionnelle. Je tiens cela de mon ami Hamidou, Sénégalais d’élite, ancien de l’Organisation internationale de la Francophonie, qui assista à quelques-unes de ces conversations– heureux homme– et m’en rapporta quelques échos au 15, rue Viala à Paris, où une mienne tante tenait auberge sous le nom propitiatoire de «La Baraka». C’est en m’autorisant des confidences de Hamidou, de ce qu’elles révèlent de profond, que j’affirme dans ces augustes colonnes que l’amitié séculaire qui liait leurs dirigeants et qui lie encore ces deux pays ne saurait être ternie par quelques péripéties ayant pour objet un ballon aussi rond que capricieux.
Péripéties, effectivement, que tout cela. On joue un match, il se termine dans des conditions confuses, une fédération excipe du règlement pour réclamer que le résultat du match soit modifié, l’autre fédération ne l’entend pas de cette oreille et fait appel devant un tribunal arbitral…
Est-ce bien grave, au fond? On a connu bien pire. Il y eut même autrefois un match de football qui dégénéra en guerre entre deux pays, le Salvador et le Honduras.
«L’amitié séculaire qui lie ces deux pays ne saurait être ternie par quelques péripéties ayant pour objet un ballon aussi rond que capricieux»
Le 8 juin 1969, les deux équipes nationales s’affrontèrent dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde. Le Honduras marqua le but de la victoire à la dernière minute de jeu. Une jeune Salvadorienne, Amelia Bolanios, dévastée par la défaite de son pays, se suicida en se tirant une balle dans le cœur. Son corps fut rapatrié et ses obsèques furent décrétées nationales. Tout le gouvernement y assista, le président en tête. C’est ce qui s’appelle prendre le foot au sérieux.
Le match de retour fut joué une semaine plus tard, au Salvador. Des supporters locaux mirent carrément le feu à l’hôtel où logeait l’équipe du Honduras. C’est ce qui s’appelle prendre le foot au sérieux (bis). Les Honduriens allèrent poser leurs valises dans un autre hôtel. Hélas, ils ne purent fermer l’œil: une foule entourait l’hôtel, qui hurla, chanta et dansa toute la nuit, s’accompagnant de casseroles sur quoi on tapait comme des sourds. Le lendemain, les joueurs du Honduras, épuisés, entrèrent dans le stade comme autant de fantômes et perdirent le match 0 à 3. (Vous notez la coïncidence? 1-0 puis 0-3…)
Il y eut en outre moult échauffourées et actes de vandalisme. Le Honduras se vengea en expulsant 20.000 Salvadoriens et en rompant les relations diplomatiques avec le pays voisin, devenu l’ennemi. Outré, le gouvernement de San Salvador envoya le 14 juillet 1969 un avion militaire lâcher une bombe sur Tegucigalpa, la capitale des autres. Boum! La guerre commençait. Elle allait causer 3.000 morts et plus de 15.000 blessés. De nombreux villages furent détruits et près de 50.000 personnes perdirent leur habitation. L’industrie salvadorienne fut dévastée.
Tout ça pour un ballon! Au moins, la guerre de Troie fut causée par l’enlèvement de la belle Hélène et celle de 14 par l’assassinat d’un archiduc…
Franchement, on n’en est pas là entre le Maroc et le Sénégal. Alors, dès la sentence du tribunal arbitral rendue, il faudra que les instances politiques des deux pays entrent en scène pour mettre un point final à cette affaire somme toute mineure et retrouver le niveau des rapports d’exception qu’entretenaient Hassan II et Senghor.





