Les Marocains, le Makhzen et la réalité du pouvoir

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueLoin d’être un appareil occulte et monolithique, le Makhzen constitue une réalité historique, sociologique et symbolique profondément ancrée dans la société marocaine, un système de légitimité, de médiation et de ritualisation du pouvoir en constante recomposition. Mais cela, certains refusent de le voir.

Le 26/02/2026 à 12h25

Les échanges récents que j’ai eus avec certains journalistes, essayistes et relais de propagande européens, inscrits de longue date dans une lecture critique – souvent hostile – du Maroc, révèlent un récit récurrent dans certains milieux européens: une dichotomie simplificatrice opposant un «Makhzen» présenté comme centralisé, opaque et autoritaire à un peuple marocain supposé passif, privé d’agentivité et de capacité politique propre.

Ce trope n’est pas seulement simplificateur, il est erroné. Pire encore, il est utilisé comme grille de lecture pour caractériser toute politique ou initiative comme un «calcul makhzenien» d’une élite au pouvoir ne reflétant en aucun cas les désirs et les vœux de la masse des Marocains.

L’origine de ce trope se trouve dans le discours du pouvoir algérien des années soixante et soixante-dix, un discours révolutionnaire, grisé par les succès de la révolution algérienne et adulé dans les cercles de la gauche mondiale de l’époque. Repris ensuite par une partie de la gauche radicale en France et en Espagne, ce trope devient une grille de lecture de la guerre froide, opposant un peuple présenté comme meurtri à un régime décrit comme autoritaire, anti-progressiste et anti-tiers-mondiste. Le Makhzen devient alors un signifiant commode pour désigner une élite contre-révolutionnaire qui contrôlerait et empêcherait toute émancipation et toute libération du peuple marocain.

Cette caricaturisation procède d’une projection anachronique du phénomène autoritaire oligarchique européen des 18ème et 19ème siècles. Ce biais ethnocentrique tend à faire de l’existence même d’une monarchie exécutive le synonyme quasi automatique d’abus de pouvoir, par effet de rappel des exactions des monarchies européennes et de leurs classes dominantes avant l’avènement des courants démocratiques en Europe. Autrement dit, la dichotomie entre un pouvoir central autoritaire et un peuple dominé est historiquement européenne. Mais une partie de la gauche radicale l’a transposée mécaniquement pour caractériser des sociétés non européennes, sans en interroger la pertinence contextuelle. Dans ce cadre, le glissement vers un discours «tiers-mondiste» de dénonciation des régimes non alignés ou non «progressistes», en Algérie et ailleurs, s’est fait presque naturellement.

Mais ce trope est aussi profondément orientaliste. La figure du sultan ivre de pouvoir, enfermé dans l’absolutisme et jouissant des plaisirs du palais, relève d’un imaginaire orientaliste construit dans la longue durée. Elle s’est tissée au fil des siècles dans la culture européenne depuis l’irruption des «Mille et une nuits» et d’autres récits de l’Orient dans l’imaginaire occidental à partir du 16ème siècle. Cette imagerie exotisante, qui fige l’Orient dans une altérité despotique et sensuelle, continue de structurer inconsciemment certaines lectures contemporaines du pouvoir au Maroc, en essentialisant la monarchie et le Makhzen dans des catégories qui relèvent davantage du fantasme culturel que de l’analyse sociologique.

La vision du Makhzen comme un «appareil opaque qui contrôle le Maroc d’en haut» n’est pas seulement simpliste et exotisante. Elle est fausse du point de vue culturel, sociologique, historique et anthropologique. Le Makhzen est certes un centre de pouvoir, mais il est tout autant une réalité culturelle, symbolique et sociologique, intégrée aux pratiques quotidiennes et aux imaginaires marocains.

En m’appuyant sur les travaux académiques de Susan Slyomovics, Elaine Combs-Schilling, Mohammed Tozy, Abdeslam Maghraoui, Bruce Maddy-Weitzman et Daniel Zisenwine, je souhaite réfuter cette idée d’un Makhzen occulte et opaque, et avancer au contraire l’idée du Makhzen comme partie intégrante du vécu sociologique, culturel et historique des Marocains.

Je me concentre ici sur la réalité sociologique contemporaine, mais celle-ci renvoie à une profondeur historique que les travaux de Combs-Schilling permettent de retracer jusqu’à l’époque saadienne. Cette continuité symbolique et politique se retrouve plus largement dans l’imaginaire marocain, y compris dans les périodes fondatrices des Almoravides et des Almohades, où le rapport entre pouvoir, sacralité et ordre social s’est progressivement sédimenté dans les représentations collectives.

Les lectures externes, principalement journalistiques et politiques, sont fascinées par le concept du Makhzen, mais le réduisent à un appareil secret, coercitif et vertical. Cette interprétation est réductrice, car elle projette sur le Maroc le modèle européen du pouvoir central issu des monarchies absolues post-médiévales. Il en résulte une compréhension biaisée et une catégorisation simpliste, qui ne rendent pas justice à la réalité sociologique, culturelle et symbolique de l’exercice du pouvoir au Maroc.

Comme l’a souligné Susan Slyomovics («The Performance of Human Rights in Morocco», 2010), le Makhzen est bien plus qu’un simple État administratif «à l’européenne»: il est une monarchie ritualisée, un système de symboles et une mise en scène du pouvoir. Les cérémonies, la bay‘a et les performances publiques jouent un rôle essentiel dans l’exercice de l’autorité monarchique.

La légitimité s’y produit par la représentation, la mémoire et la ritualisation. Cette mise en scène institue chez les citoyens un double rapport de respect et d’identification affective (au sens brechtien du terme), qui fait du rituel un acte unificateur, une suspension du temps où le peuple se reconnaît dans les gestes du souverain en tant que représentant suprême.

La souveraineté ne relève donc pas d’un monarque tout-puissant, mais d’une symbiose entre un pouvoir investi dans la figure du souverain par la bay‘a et un peuple qui, en tant qu’acteur social vivant, participe activement, et de manière en partie incontrôlable, à la mise en scène du pouvoir.

Elaine Combs-Schilling, dans «Sacred Performances: Islam, Sexuality, and Sacrifice» (1989), analyse le pouvoir makhzenien comme une performance sacrée intériorisée. Pour elle, le Makhzen constitue un régime performatif de l’autorité, dans la mesure où il articule sacralité, genre et mise en scène du pouvoir.

La légitimité de ce pouvoir est produite à travers l’islam vécu, le temps sacré de l’Aïd al-Adha, du Mawlid, ainsi que par l’autorité d’Amir al-Mouminine. Combs-Schilling va plus loin en montrant comment le Makhzen est intériorisé dans la vie sociale, en donnant notamment l’exemple anthropologique du «sultan pour une nuit» dans les pratiques et les imaginaires du mariage.

Ainsi, le Makhzen incarne un ordre moral, cosmologique et sacré (en lien avec la sacralisation du mariage dans la culture marocaine); il n’est pas seulement un dispositif politique au sens étroit du terme, comme le pensent de manière superficielle et naïve certains observateurs occidentaux.

Pour Mohammed Tozy, le Makhzen est loin d’être ce pouvoir mystérieux, rigide et anachronique que décrivent certaines lectures exotisantes. Il constitue au contraire un système hybride, adaptatif et évolutif. Il combine tradition, bureaucratie, modernité et clientélisme, et fonctionne comme un dispositif de médiation entre différents registres de légitimité et d’exercice du pouvoir.

Le Makhzen dispose ainsi d’une triple légitimité:

– traditionnelle, issue de la centralité de la monarchie dans l’imaginaire politique marocain, de la religion et de la bay‘a (pratique islamique d’allégeance politique en vigueur depuis le VIIIᵉ siècle);

– administrative, fondée sur des institutions, des procédures et le droit;

– pragmatique, soucieuse de l’ordre public, de la stabilité et d’une distribution jugée légitime des ressources.

Le Makhzen est donc, chez Tozy, moins une entité occulte qu’un réseau d’acteurs concrets (caïds, notables, médiateurs, agents de l’administration) qui «cascadent» l’autorité au quotidien et tissent des liens entre l’État central et la société. Il s’agit d’un mode de gouvernement situé, relationnel et enraciné dans des pratiques sociales, et non d’un appareil abstrait coupé du corps social.

Pour Abdeslam Maghraoui, le Makhzen est le gestionnaire de la réforme par le haut. La réforme depuis le nouveau règne est devenue une source et une ressource de légitimité. Il incarne chez les citoyens la patience stratégique, un temps long, une patience qui va au-delà des calculs politiques. Ainsi, la monarchie est rassurante parce qu’elle s’inscrit dans la durée, la stabilité et la patience stratégique.

Bruce Maddy-Weitzman («Contemporary Morocco: State, Politics and Society under Mohammed VI», coédité avec Daniel Zisenwine, 2012) distingue la monarchie, que les Marocains respectent et vénèrent, de la bureaucratie du Makhzen, perçue comme une source de frustrations. Cette distinction a une fonction sociologique: elle permet de canaliser la critique sans atteindre la figure souveraine.

Le problème avec la lecture de Maddy-Weitzman est qu’il ne clarifie pas le statut du gouvernement élu dans cette configuration. Or, dans la pratique politique contemporaine, c’est précisément le gouvernement qui assume une grande partie du rôle bureaucratique traditionnellement associé au Makhzen. La question demeure donc implicite: le gouvernement fait-il partie du Makhzen ou non? Ce qu’il aurait fallu dire plus explicitement, c’est que depuis le nouveau règne, et plus encore depuis 2011, une partie significative de la dimension bureaucratique du Makhzen a migré vers le gouvernement issu des urnes.

Dans le discours politique actuel, une distinction s’opère de plus en plus clairement entre le Makhzen «autour du palais», associé au temps long, au stratégique et au symbolique, et le gouvernement, inscrit dans le court terme et le temps électoral. Cette distinction ne nie pas les asymétries de pouvoir, mais elle permet de sortir de la fiction complotiste d’un Makhzen homogène et omnipotent. Elle permet simplement de penser le pouvoir comme un agencement différencié de registres, et non comme une conspiration unifiée et intemporelle. Cette distinction dérange profondément les anti-Marocains, car elle ébranle les mythologies et les fantasmes politiques qui entourent le concept de «Makhzen» comme entité monolithique et occulte.

Tout cela signifie que le Makhzen est une véritable Weltanschauung sociale. Il est un système culturel à part entière: on s’identifie à des tenues makhzeniennes, à une cuisine makhzenienne, à des rites et à des fêtes makhzeniennes. Mais il est aussi un système culturel du pouvoir, une manière de canaliser, de partager et de négocier l’autorité, construite dans le temps et constamment reconfigurée selon les contextes historiques. On est donc loin de l’idée figée qu’en proposent certains journalistes intellectuellement paresseux. Le Makhzen est également un carrefour de réseaux d’élites et d’institutions, mais surtout un ordre symbolique puissant, intimement lié à la monarchie et à l’Islam. Il a progressivement élaboré, dans la durée, un dispositif pragmatique de médiation sociale.

La relation des Marocains au Makhzen n’est ni une pure soumission ni une pure opposition. C’est un rapport ritualisé à travers la bay‘a, mais aussi vécu, négocié et incorporé dans les pratiques quotidiennes. Les lectures strictement «autoritaristes» échouent parce qu’elles ne font pas l’effort de saisir cette complexité sociologique fondamentale.

Les lecteurs avertis doivent donc rejeter la lecture caricaturale du Makhzen comme simple machine opaque de domination. Il s’agit d’un système de sens et de relations sociales et politiques, historiquement enraciné et culturellement vécu. Surtout, c’est un système qui s’adapte et se transforme avec le temps. Le Makhzen précolonial est différent du Makhzen sous le Protectorat français et espagnol. Hassan II a mis en place un dispositif fortement centralisé, fondé sur un réseau d’autorités territoriales alliées au pouvoir central, chargées d’encadrer l’allégeance et de canaliser les doléances. Sous Mohammed VI, les pouvoirs administratifs ont été délégués au gouvernement élu, tandis que le Palais conserve les fonctions stratégiques et régaliennes de l’État.

Le Makhzen est donc un système dynamique et flexible, tout en demeurant un centre de gravité symbolique et identitaire pour les Marocains.

Par Lahcen Haddad
Le 26/02/2026 à 12h25