Le Polisario organisation terroriste, l’armement russe et promesses creuses d’Alger: le Sénat américain monte au créneau

Le sénateur républicain Ted Cruz.

Le sénateur républicain Ted Cruz.

Auditions musclées, menaces de sanctions et initiatives législatives inédites: à Washington, le caractère terroriste du Polisario et la stratégie militaire pro-russe de l’Algérie cristallisent désormais de vives inquiétudes. Entre accusations de dérives terroristes, pression croissante contre les achats d’armes russes, le Sénat américain affiche un scepticisme grandissant et commence sérieusement à perdre patience.

Le 04/02/2026 à 13h52

Tenues mardi 3 février, les auditions du Sénat américain sur la sécurité en Afrique du Nord et au Sahel ont mis en lumière des préoccupations majeures qui agitent désormais Washington. Au cœur des débats: les liens présumés entre le Front Polisario et des réseaux terroristes actifs dans la région, ainsi que la poursuite par l’Algérie d’une politique d’acquisition massive d’armements russes en dépit des avertissements américains répétés et des promesses affichées par Alger d’un rapprochement militaire avec les États-Unis.

Au sein de la sous-commission du Sénat pour le Proche-Orient et la lutte contre le terrorisme, une audition en particulier a constitué un moment révélateur du durcissement du discours américain à l’égard de certains acteurs opérant en Afrique du Nord et au Sahel. Devant plusieurs sénateurs influents et des responsables du Département d’État, les échanges ont souligné l’inquiétude croissante de Washington face à l’expansion des réseaux terroristes et à leurs ramifications transnationales.

Au fil des interventions, les responsables américains ont insisté sur la nécessité de combler ce qu’ils considèrent comme des failles persistantes dans la stratégie antiterroriste régionale, notamment face à l’émergence d’alliances jugées préoccupantes entre groupes armés et puissances étrangères.

La charge de Ted Cruz contre la houthisation du Polisario

La séquence la plus marquante de l’audition est venue du sénateur républicain Ted Cruz, dont l’intervention a donné le ton d’un discours particulièrement offensif. L’élu texan n’a pas mâché ses mots en affirmant que «les activités terroristes au Sahel sont également le fait du Polisario, ce qui constitue une lacune importante dans notre stratégie antiterroriste». Poussant plus loin ses accusations, Cruz a mis en cause les relations supposées entre le mouvement séparatiste et l’Iran. Selon lui, Téhéran cherche à instrumentaliser le Polisario pour renforcer son influence régionale. «L’Iran tente de transformer le Polisario en une sorte de Houthis de l’Afrique de l’Ouest, une force proxy capable de mener une guerre pour menacer la stabilité régionale et faire pression sur les partenaires des Etats-Unis», a-t-il déclaré.

Le sénateur a également insisté sur la dimension opérationnelle de cette menace. «Chaque fois que l’Iran souhaite exercer une influence, le Polisario collabore avec des groupes terroristes iraniens», a-t-il martelé. Il a évoqué l’accès présumé du mouvement à des drones fournis par le Corps des gardiens de la révolution islamique ainsi que le transfert d’armes vers des groupes jihadistes opérant dans la région sahélienne.

Face à ces affirmations, les représentants du Département d’État ont adopté un ton plus diplomatique, sans pour autant contester le diagnostic général. Joel Borkert, coordonnateur adjoint au Bureau de la lutte contre le terrorisme, a rappelé la priorité accordée par Washington à la lutte contre les réseaux affiliés à l’Iran. «L’administration Trump a clairement indiqué que la lutte contre le terrorisme restera une priorité absolue pour assurer la sécurité de notre territoire national», a assuré le responsable américain. Dans la même audition, Robert Palladino, haut responsable du Bureau des affaires du Proche-Orient, a mis en avant la coopération sécuritaire avec le Maroc, rappelant que le Royaume constitue «un allié majeur hors OTAN des États-Unis».

Dans la foulée de ses déclarations, Ted Cruz a franchi un cap politique en confirmant la préparation d’une initiative législative visant à classer officiellement le Polisario parmi les organisations terroristes. «Je pense que le Polisario devrait être désigné comme un groupe terroriste, et j’ai préparé un projet de loi à cet effet, s’il ne change pas de comportement», a-t-il martelé. Cette initiative comme les débats au sein du Sénat témoignent d’un changement de climat politique à Washington, où l’idée d’un tel classement semble gagner du terrain.

L’Algérie sous pression pour ses acquisitions d’armes russes

Parallèlement au dossier du Polisario, une autre audition sénatoriale a placé l’Algérie sous les projecteurs. La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen a directement interpellé des responsables du Département d’État sur les informations faisant état de l’acquisition par Alger d’avions de combat russes et sur des négociations en cours pour de nouveaux contrats. Elle a notamment souligné que l’Algérie «serait en pourparlers pour en acquérir davantage, car la livraison d’avions américains prendrait trop de temps». La réponse américaine n’a laissé guère de place à l’ambiguïté. Robert Palladino a qualifié ces informations d’«inquiétantes» et rappelé que de telles transactions «peuvent déclencher» des sanctions. «C’est quelque chose que nous surveillerons de près», a-t-il souligné.

Cette crispation ne date pas d’hier. Dès le 14 septembre 2022, Marco Rubio, alors sénateur et aujourd’hui à la tête du Département d’État, avait adressé une lettre à son prédécesseur Antony Blinken, désignant l’Algérie comme «un des principaux acheteurs mondiaux d’équipements militaires de la Fédération de Russie». Le 29 septembre 2022, vingt-sept membres du Congrès, emmenés par la représentante Lisa McClain, ont amplifié la pression en appelant officiellement à des sanctions contre Alger. McClain a déclaré sans détour: «Il n’y a pas d’édulcorants, les relations croissantes de l’Algérie avec la Russie constituent une menace pour toutes les nations du monde».

Les parlementaires ont rappelé qu’en 2022, l’Algérie avait conclu un contrat d’armement estimé à plus de 7 milliards de dollars avec Moscou, incluant notamment l’acquisition d’avions Sukhoi 57. Ils ont invoqué la loi CAATSA de 2017, qui prévoit des sanctions contre toute entité menant «une transaction importante avec une personne qui fait partie de, ou opère pour ou au nom des secteurs de la défense ou du renseignement du gouvernement de la Fédération de Russie».

Les fausses promesses de Sabri Boukadoum

Face à cette pression, Alger a tenté d’opérer une manœuvre diplomatique. Le 7 mars 2025, dans un entretien accordé au média américain DefenseScoop, l’ambassadeur d’Algérie aux États-Unis, Sabri Boukadoum, a cherché à rassurer Washington en évoquant un possible virage stratégique. S’appuyant sur le mémorandum d’entente militaire signé le 22 janvier 2025 entre l’AFRICOM et l’armée algérienne, il est allé jusqu’à promettre des achats massifs d’armements américains, affirmant avec emphase: «Le ciel est la limite». Boukadoum a également tenté de valoriser l’expertise régionale d’Alger en déclarant que «l’avantage des Algériens, c’est que nous avons le facteur humain, en étant présents sur le terrain en Afrique du Nord».

Malgré ces déclarations séduisantes, de nombreux observateurs restent sceptiques quant à la capacité réelle d’Alger à réorienter sa doctrine militaire. L’armée algérienne demeure profondément structurée autour de systèmes d’armement russes hérités de décennies de coopération stratégique avec Moscou. Changer de fournisseur militaire ne se limite pas à un simple acte d’achat. Il implique des années de formation, de transfert technologique, d’adaptation logistique et doctrinale. Les contrats déjà signés avec la Russie, leur ampleur financière et l’interdépendance opérationnelle qui en découle rendent toute transition rapide hautement improbable.

Dans ces conditions, les promesses de diversification vers l’armement américain apparaissent davantage comme un instrument diplomatique destiné à calmer les ardeurs de l’administration américaine que comme une véritable rupture stratégique. À Washington, le doute s’installe. Et pour nombre de responsables américains, la question n’est plus de savoir si Alger va honorer ses promesses, mais dans combien de temps il faudra passer aux sanctions.

Par Tarik Qattab
Le 04/02/2026 à 13h52