Pour enrayer une hémorragie au constat brutal: 200.000 emplois industriels déjà perdus, 600.000 menacés à brève échéance, et tandis que les exportations chinoises vers l’Europe ont bondi de près de 28% en début d’année, le vice-président Séjourné vient de présenter aux Eurodéputés de la Commission Industrie, Recherche et Energie (ITRE) un plan structuré en deux piliers, désormais entre leurs mains pour amendement.
Le premier consiste à assumer une préférence européenne dans les marchés publics, les achats et les subventions dans trois secteurs stratégiques: les industries à «forte intensité énergétique», les véhicules électriques et les «clean tech» (batteries, éolien, électrolyseurs, pompes à chaleur, photovoltaïque, nucléaire). Pour chacun de ces secteurs, un pourcentage de composants européens est introduit, et un ciblage de composants stratégiques est identifié, telles les cellules de batterie ou l’onduleur pour les panneaux solaires.
Le second volet durcit l’encadrement des investissements étrangers. Tout investissement de plus de 100 millions d’euros émanant d’un pays disposant d’une part de marché mondiale de plus de 40% sur un secteur stratégique devra remplir quatre critères sur une liste de six: celui– obligatoire– d’ au moins 50% des employés basés dans l’Union, le transfert de technologie, la participation limitée à 49% du capital, 1% du chiffre d’affaires mondial investi en R&D dans l’Union, les partenariats avec des entreprises européennes et 30% des composants du produit fini provenant de de l’UE. Exit les simples usines d’assemblage qui, selon le Commissaire, «servent uniquement à logoter le made in Europe».
«Si le «made with Europe» doit passer par des règles claires– sur l’origine des produits, la transparence des chaînes de valeur, le contrôle des investissements– il engagera aussi un choix politique.»
— Florence Kuntz
Quelles seront, à l’issue des travaux des colégislateurs, les frontières de cette nouvelle géographie de l’Europe industrielle? Si l’IAA ouvre– sans doute trop largement– un vaste espace aux «partenaires de confiance» c’est-à-dire aux pays liés à l’UE par des engagements commerciaux et une logique de réciprocité (notamment sur les marchés publics), le Maroc apparaît en tête de cette cartographie: proche, stable, compétitif, et déjà très profondément intégré aux chaînes de valeur européennes– notamment dans l’automobile, l’aéronautique ou les énergies. Dans l’automobile, les chiffres sont éloquents: premier constructeur automobile du continent africain, accueillant deux géants– Renault, Stellantis– mais aussi une marque nationale, NEO Motors– ainsi que plus de 270 équipementiers; près de 75% des exportations du secteur sont destinées à l’Europe. Et demain, le Royaume pourrait devenir à l’énergie ce qu’il est déjà à l’automobile. Avec le «Green Partnership» signé avec l’Union européenne, le Maroc s’impose comme un futur pilier énergétique du continent. Hydrogène vert, câbles électriques sous-marins, projets industriels dans le Sud, coopération avec les grands acteurs européens (TotalEnergies, Engie, Siemens…): une véritable chaîne énergétique euro-méditerranéenne est en train de se structurer.
Pourtant, l’IAA est tout entier pensé comme un rempart face à Pékin. Et ce qui fait la force du Maroc– son attractivité industrielle, son accès direct au marché européen, sa stabilité politique– alimente aussi des interrogations. À Bruxelles, certains s’inquiètent de voir le Royaume devenir un point de passage des stratégies industrielles chinoises. Tel est le sens de la question du rapporteur, le député Christophe Grudler, au Commissaire européen: «Dans la version actuelle du texte de la commission, il sera sans doute plus avantageux pour les investisseurs étrangers d’aller investir en marge de l’Europe sur des pays considérés comme équivalents– comme l’exemple du Maroc, qui n’est pas très loin, plutôt que de venir investir dans l’Europe. Quelle est la solution que vous avez imaginée pour remédier à cet effet de bord?»
«Il y aura des clauses de (non)-contournement. À vous aussi parlementaires de regarder éventuellement s’il y a des trous de ce côté-là. Moi je suis très ouvert à regarder l’ensemble des dispositifs que le Parlement et le conseil proposeront pour ajuster cette liste des partenaires.» La réponse du vice-président Séjourné nous éclaire sur les enjeux des prochaines semaines. Le débat ne fait que commencer. Mais si le «made with Europe» doit passer par des règles claires– sur l’origine des produits, la transparence des chaînes de valeur, le contrôle des investissements– il engagera aussi un choix politique. Celui d’assumer, pour Bruxelles comme pour la France, une Europe industrielle dont le Maroc serait la frontière avancée.




