Fondation Jean Jaurès: «le style de leadership de Mohammed VI échappe aux catégories classiques du pouvoir spectaculaire»

Le roi Mohammed VI, accompagné du prince héritier Moulay El Hassan, lors de la cérémonie de lancement des travaux du complexe industriel de moteurs d’avions du groupe Safran, le 13 octobre 2025 à Nouaceur.

À rebours des diplomaties de l’effet et des coups d’éclat, le Maroc de Mohammed VI a fait le choix d’une stratégie patiente, cumulative et discrète. Dans une analyse dédiée, l’influente Fondation Jean Jaurès décrypte ce «jeu d’échecs» géostratégique où constance diplomatique, stabilisation régionale, soft power et développement tous azimuts du pays finissent par produire des résultats concrets et durables, du dossier du Sahara à l’Afrique et au Moyen-Orient, reflétant un Maroc apaisé et crédible sur la scène internationale. Lecture.

Le 30/01/2026 à 09h07

Il est des stratégies qui se déploient dans le fracas des déclarations, et d’autres qui avancent dans le silence des échéances longues. L’action internationale du roi Mohammed VI appartient résolument à cette seconde catégorie. C’est précisément cette diplomatie de la discrétion, de la patience et de l’accumulation méthodique que décrypte l’analyse intitulée «Le jeu d’échecs de Mohammed VI: géostratégie, paix et soft power», publiée par la Fondation Jean Jaurès, influent think tank français au rayonnement européen et international, historiquement lié au Parti socialiste et proche de la gauche sociale-démocrate. Son auteure, Yasmina Asrarguis, diplômée de Sciences Po Paris en sécurité internationale, ancienne professionnelle de l’Unesco, du cabinet des Nations unies et de la cellule diplomatique du président Emmanuel Macron, et Global Shaper au Forum économique mondial, y met en lumière une méthode royale singulière, fondée moins sur l’affirmation spectaculaire que sur la transformation réelle, progressive et durable.

Au cœur de cette approche se trouve une philosophie diplomatique assumée, que l’auteure résume sans ambiguïté: «la stratégie diplomatique déployée par le Maroc sous l’impulsion de Mohammed VI est fondée sur la continuité, la discrétion et l’accumulation progressive de leviers d’influence». Loin d’un immobilisme souvent reproché aux puissances moyennes, cette continuité relève d’une vision stratégique précise. Elle vise à inscrire chaque initiative dans une temporalité longue, où les gestes prennent leur sens dans leur constance et leur cohérence, jusqu’à produire des effets devenus irréversibles.

Une question de tempo

Cette méthode explique en grande partie pourquoi la diplomatie marocaine contemporaine échappe aux catégories classiques de la rupture ou du coup d’éclat. Comme le souligne l’analyse, «les gestes sont rarement spectaculaires, les annonces toujours mesurées, mais l’accumulation patiente de décisions finit par produire des effets irréversibles». Ce choix de la retenue contraste avec une scène internationale saturée de postures, de déclarations maximalistes et de revirements tactiques. Il confère au Maroc une crédibilité spécifique: celle d’un acteur dont la parole s’inscrit dans la durée et dont les engagements s’évaluent à l’aune de leur mise en œuvre concrète.

La chercheuse Yasmina Asrarguis.

Depuis plus de vingt-cinq ans, cette stratégie s’est traduite par une multiplication méthodique des points d’ancrage diplomatiques, sécuritaires, sociaux et économiques. Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017, souvent analysé comme un tournant, s’inscrit en réalité dans une trajectoire plus large de réinvestissement du continent africain. À cela s’ajoutent la consolidation des partenariats bilatéraux, le développement d’instruments de coopération Sud-Sud et des investissements massifs dans des secteurs structurants. Comme le rappelle Yasmina Asrarguis, il s’agit d’«une stratégie d’engagement progressif de l’échiquier régional et international», où chaque mouvement vient renforcer les précédents.

Cette logique cumulative trouve son illustration la plus aboutie dans le traitement du dossier du Sahara marocain. Depuis la présentation, en 2007, de l’initiative d’autonomie sous souveraineté marocaine, Rabat a fait le choix d’une constance diplomatique visant à transformer «une proposition politique nationale en référentiel international de négociation». Longtemps perçue comme prudente, cette démarche a fini par infléchir en profondeur le traitement onusien du dossier.

L’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité constitue à cet égard un moment charnière. Pour la première fois, l’initiative marocaine y est explicitement consacrée comme «l’unique solution politique crédible et réaliste» au conflit. L’absence d’opposition des membres permanents du Conseil confère à cette reconnaissance une portée multilatérale inédite. Comme le souligne l’analyse, «le processus de règlement s’inscrit ainsi dans une phase de clôture politique progressive», marquant le passage d’un conflit figé à une dynamique de sortie encadrée.

Cette évolution est corroborée par des indicateurs diplomatiques et économiques tangibles. L’ouverture de plus de trente consulats étrangers à Laâyoune et à Dakhla, conjuguée à un volume d’investissements publics dans les provinces du Sud, traduit une réalité que l’analyse résume ainsi: «l’avancée marocaine ne relève pas d’une victoire juridique formelle, mais d’une consolidation structurelle du cadre de règlement». Autrement dit, la force de la position marocaine réside moins dans une décision isolée que dans la capacité de sa solution à s’imposer comme horizon unique et opérationnel.

À ce stade, les enjeux sont clairement identifiés. Ils concernent la mise en œuvre effective de l’autonomie, l’exploitation du momentum diplomatique actuel et l’évolution du mandat de la Minurso, désormais «explicitement corrélée à l’avancement d’une solution politique». Plus largement, la clôture progressive du dossier du Sahara ouvre la possibilité de transformer un différend prolongé en levier d’intégration régionale et de stabilisation durable, à condition que cette transition soit accompagnée par des mécanismes politiques et économiques adaptés.

Au-delà du Sahara, l’analyse met en évidence une diplomatie marocaine de stabilisation en Afrique et au Moyen-Orient. Dans un environnement marqué par «l’affaiblissement de certains États, la fragmentation des espaces sécuritaires et la crise des cadres multilatéraux traditionnels», le Maroc a privilégié une approche fondée sur la continuité de l’engagement et la centralité du dialogue. Depuis son retour à l’Union africaine, le royaume a approfondi ses coopérations avec plus de quarante États africains, dans des domaines allant de la sécurité à l’économie, en passant par le champ religieux.

La formation de plus de 2000 imams africains à Rabat s’inscrit dans cette logique. Elle relève d’une stratégie de prévention de la radicalisation qui, selon l’analyse, «privilégie le traitement des facteurs structurels et sociaux plutôt qu’une réponse exclusivement sécuritaire». Dans l’espace sahélien, cette vision se prolonge à travers des initiatives structurantes, telles que l’Initiative Atlantique pour le Sahel ou le projet de gazoduc africain atlantique, long de plus de 5.600 kilomètres. Ensemble, ces dispositifs traduisent «une conception du partenariat Maroc-Afrique fondée sur l’interdépendance, la connectivité et le développement partagé».

Le soft power constitue enfin l’un des axes les plus visibles de cette stratégie. L’organisation de la Coupe d’Afrique des nations apparaît comme une vitrine et un accélérateur. Comme le note l’analyse, «la CAN n’est plus seulement un tournoi continental: elle devient un instrument de projection politique». Depuis plus de quinze ans, le Maroc a investi plus de 5 milliards d’euros dans des infrastructures sportives, de transport et d’accueil, faisant de l’événement un catalyseur de politiques publiques déjà engagées. L’enjeu se situe moins dans la performance sportive que dans l’expérience offerte et dans la trace durable laissée auprès des opinions publiques africaines.

Le style Mohammed VI

Cette stratégie serait incomplète sans évoquer le style de leadership de Mohammed VI. Loin d’un pouvoir spectaculaire, celui-ci repose sur «une grammaire de retenue». Le style de leadership du roi Mohammed VI est à l’origine d’un «jeu d’échecs» permettant au Royaume d’«avancer sans bruit, gagner sans ostentation et accepter que chaque succès ouvre, simultanément, le droit d’aller plus loin», souligne la Fondation Jean-Jaurès. En cela, «le style de leadership de Mohammed VI échappe aux catégories classiques du pouvoir spectaculaire». «Il repose sur une grammaire de retenue et, à mesure que le Maroc engrange des succès diplomatiques, économiques ou sportifs, le Roi s’abstient d’en faire des instruments de mise en scène personnelle», explique l’auteure, précisant que cette pudeur, parfois mal interprétée à l’extérieur, constitue pourtant l’une des singularités majeures de son exercice du pouvoir.

«Cette discrétion agit comme un révélateur: les réussites sont perçues comme des accomplissements collectifs davantage que comme des victoires individuelles. Elle contribue à expliquer le regain de patriotisme observé ces dernières années, notamment lors des compétitions sportives et des avancées diplomatiques», lit-on.

Mais cette reconnaissance internationale accrue renforce également les attentes internes. Le think-tank relève qu’à mesure que la reconnaissance internationale du Maroc s’affirme, les attentes sociales internes se renforcent, notant que «les moments de célébration s’accompagnent d’exigences accrues en matière d’éducation, de santé, de réduction des inégalités et de qualité des services publics». Les chantiers engagés, tels que l’extension de la protection sociale, la numérisation des dispositifs de sécurité sociale et le recours aux technologies pour améliorer l’accès aux soins, traduisent la volonté d’adapter l’État social aux réalités du XXIᵉ siècle.

C’est là, en définitive, que se déploie tout le sens du «jeu d’échecs» décrit par Yasmina Asrarguis: une stratégie où chaque mouvement est pensé pour ses effets différés, où la discrétion devient une forme de puissance, et où l’action, plus que le discours, finit par parler d’elle-même.

Par Tarik Qattab
Le 30/01/2026 à 09h07