De la régionalisation avancée à la gouvernance territoriale intelligente: le tournant décisif du modèle marocain

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueLa régionalisation constitue un axe stratégique majeur pour l’État. Les discours de Sa Majesté soulignent qu’elle dépasse la simple réforme technique pour s’inscrire comme une vision d’avenir, dont le Nouveau Modèle de Développement doit former le socle. Cette approche vise l’instauration d’un véritable contrat territorial, faisant de la transformation des territoires le pilier central du renouveau du Royaume.

Le 09/04/2026 à 11h00

Le Nouveau modèle de développement (NMD) n’est pas un programme. C’est une doctrine d’action publique fondée sur la confiance, la responsabilité et la performance territoriale. C’est précisément ce cadre qui faisait défaut à la gouvernance territoriale. La gouvernance territoriale manquait d’un référentiel clair. Le NMD comble ce vide: il aligne les finalités, les rôles et les résultats.

Ainsi, la prochaine vague de développement sera résolument territoriale. Les inégalités sont territoriales. La confiance se construit dans les territoires. Le centre impulse moins. Le territoire décide davantage.

Cependant, malgré les progrès réalisés, la promesse de la régionalisation reste encore inachevée. Les institutions sont en place, certes, mais l’efficacité des régions reste limitée. Les écarts persistent entre le politique, le stratégique, le financier et l’opérationnel. L’architecture existe, mais elle ne produit pas encore toute sa performance

Le court-termisme électoral domine encore. Sans vision stratégique, la région ne peut être un moteur de développement.

Le paradoxe du financement est que les ambitions sont élevées. Les moyens ne suivent pas. La planification est ambitieuse, mais les moyens demeurent insuffisants. Les plans régionaux affichent des objectifs élevés, sans toujours être accompagnés d’une stratégie réaliste et opérationnelle de mobilisation des ressources nécessaires. Sans financement, l’ambition reste un vœu pieux. L’écart entre ambition et exécution persiste. Planifier sans financer, c’est différer l’échec.

«La réforme a été faite. La transformation commence. Le Maroc entre dans une phase où la crédibilité de l’action publique ne se mesurera plus à l’ambition des réformes, mais à leur capacité à produire des résultats tangibles»

—  Lahcen Haddad

Le transfert des compétences reste incomplet. La déconcentration est insuffisante. La participation citoyenne demeure formelle. Le résultat est un potentiel territorial bloqué.

Le problème central est l’absence d’un véritable système opérationnel territorial. Les résultats sont faibles: 36% de réalisation physique, 11% financière. Sans pilotage par les résultats, la machine reste inerte.

Face à ces limites, une évidence s’impose: la prochaine étape n’est plus institutionnelle, elle est opérationnelle. Le tournant stratégique à opérer à l’occasion du prochain mandat des régions consiste à s’orienter vers une gouvernance territoriale intelligente. Le défi n’est plus seulement institutionnel, il est désormais qualitatif. Il s’agit d’engager une transition vers une gouvernance plus stratégique, plus inclusive, plus intelligente et davantage orientée vers la performance.

Dans cette perspective, la région doit devenir une plateforme stratégique de coordination, de mobilisation et de vision. Plus qu’une institution, un hub de transformation territoriale.

Six piliers structurent cette gouvernance: vision, participation, données, digital, coordination et redevabilité. Leur articulation crée la performance.

La participation citoyenne est un levier de productivité, non un simple symbole. Elle améliore la priorisation, renforce la légitimité, fluidifie l’exécution et consolide la confiance.

Il faut passer du consultatif au constructif: intégrer les citoyens à chaque étape — planification, suivi, correction — en fermant la boucle de feedback et en instaurant une véritable redevabilité.

L’intelligence territoriale, c’est voir, décider et anticiper à partir de données fiables, avec une capacité d’adaptation continue.

La digitalisation et l’intelligence artificielle ne remplacent pas la gouvernance: elles l’amplifient, en transformant la donnée — y compris les plaintes — en outil d’aide à la décision.

Pourquoi ce sujet est-il décisif aujourd’hui? Parce que le territoire est le point de rencontre entre la politique et le vécu. Le territoire devient le véritable test de l’État. Le moment est à l’exécution. Moins de réformes, plus de résultats.

Cinq priorités: aligner, clarifier, équiper, impliquer, rendre des comptes.

Bien sûr, les territoires sont divers et différents les uns des autres. Mais il faut assurer l’unité dans la diversité. Adapter les politiques aux réalités territoriales: métropoles, zones productives, territoires fragiles, régions frontalières, provinces du Sud. L’unité nationale n’est pas l’uniformité

Pour conclure, nous entrons dans une nouvelle phase de l’État marocain. Le passage de la régionalisation à une gouvernance territoriale intelligente implique des exigences stratégiques, inclusives, digitales et responsables. La réforme a été faite. La transformation commence. Le Maroc entre dans une phase où la crédibilité de l’action publique ne se mesurera plus à l’ambition des réformes, mais à leur capacité à produire des résultats tangibles, visibles et équitables concrètement sur les territoires et la vie des citoyens.

Par Lahcen Haddad
Le 09/04/2026 à 11h00