‏Dans un monde instable et contraint, le Maroc doit gouverner par l’avantage structurel

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueÉconomie, investissement, géostratégie: une feuille de route pour le temps long.

Le 05/02/2026 à 11h16

Le monde n’offre plus d’opportunités, il impose des contraintes

Le monde n’est plus un espace d’expansion fluide et linéaire, ni un lieu de concurrence loyale et de liens séculaires stabilisés, mais un environnement de choix difficiles. Il n’est plus un monde clair, où les décisions seraient simples et aisément assumées. La croissance se fait plus rare, la stabilité plus fragile, et les alliances deviennent de plus en plus transactionnelles. Les États qui réussissent ne sont plus ceux qui promettent le plus ou qui travaillent le plus dur, mais ceux qui gèrent le mieux la rareté, le risque et le temps long.

Dans ce contexte, la question qui s’impose n’est plus de savoir quoi faire mais comment se comporter intelligemment et savamment dans un monde gouverné par la contrainte et la transaction. Comment transformer la difficulté en opportunité et la transaction en gain stratégique?

Sur le plan économique: privilégier aussi bien la résilience que la performance

Le Maroc doit résister à la tentation du chiffre élevé à court terme. Il lui faut passer à une logique de croissance moins spectaculaire mais plus robuste: une croissance à forte teneur en valeur ajoutée et à forte teneur sociale. La protection des équilibres macroéconomiques —en particulier la dette, l’inflation et le déficit budgétaire— constitue un indicateur central de la solidité de la croissance. La création d’emplois et de richesse, notamment dans les zones marginalisées, est le principal levier de diffusion des effets de la croissance.

Enfin, l’investissement doit être orienté vers les secteurs à retours structurels —énergies renouvelables, intelligence artificielle, cybersécurité, santé et silver economy, économie verte— plutôt que vers des projets à rendement électoral ou éphémère.

Les choix stratégiques en ce sens sont inévitables. Il faut prioriser les secteurs anticycliques tels que l’énergie, l’eau, la logistique et l’agro-industrie. Les subventions massives sans production constituent un fardeau budgétaire qu’il convient d’éviter intelligemment. La discipline budgétaire est primordiale, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’un ciblage social fin et efficace. Dans un monde instable et imprévisible, la résilience doit primer sur une croissance rapide mais insoutenable.

En matière d’investissement: sélectionner, filtrer, orienter

Attirer les investisseurs à tout prix n’est plus valable. Tous les investisseurs ne se valent pas de la même manière. Le Maroc doit certes attirer les capitaux mais pas n’importe lesquels. Choisir ses investisseurs doit devenir la nouvelle règle. Il faut cibler l’investissement à long terme, industriel, à haute valeur ajoutée et structurant pour l’économie du pays: énergies renouvelables et hydrogène vert, industries manufacturières avancées (automobile, aéronautique, batteries), agro-industrie à haute valeur ajoutée, infrastructures logistiques et numériques, santé et industrie pharmaceutique, ainsi que l’économie verte et circulaire.

«La force du Maroc réside dans la construction patiente d’avantages structurels: stabilité, crédibilité, continuité, adaptabilité et main tendue.»

Il convient surtout de se méfier des capitaux volatils et opportunistes, notamment des capitaux à risque qui produisent des effets éphémères mais peuvent déstabiliser les marchés de capitaux nationaux. Enfin, il est essentiel de renforcer les partenariats nationaux, plutôt que de favoriser la dispersion et la fragmentation.

La ligne de conduite doit s’appuyer sur des orientations concrètes: consolider le Maroc comme plateforme industrielle euro-africaine et miser sur des chaînes de valeur sûres telles que l’automobile, les batteries, l’hydrogène vert et l’agro-transformation. Il est surtout indispensable de lier l’investissement au transfert de compétences et non à la seule création d’emplois bruts. Le Maroc doit ainsi se transformer en filtre intelligent du capital mondial et non en simple réceptacle.

En géostratégie: jouer la stabilité comme un actif, pas comme un discours

La stabilité n’est pas une posture morale de la part du Maroc mais un avantage géopolitique marchandisable. Le Maroc doit éviter les alignements rigides avec des acteurs volatiles et privilégier des partenariats utiles à long terme (Europe, Golfe, Afrique et Atlantique). Il faut que le Maroc reste visible dans un monde imprévisible.

La diplomatie doit continuer à être ancrée dans une approche de la continuité, et pas de la surenchère. Assumer un leadership constant et discret dans les dossiers régionaux comme le Sahel, la Libye, la migration, la Méditerranée et le conflit au Moyen-orient.

Dans ce sens, l’État marocain continuera d’être prévisible et fiable, en tenant ses engagements dans la durée, grâce à des institutions fortes qui fonctionnent, arbitrent et exécutent, et en offrant à ses partenaires un cadre stable où les règles sont claires et les décisions effectivement mises en œuvre.

Dans un monde fragmenté, un pays fiable et prévisible devient un pays indispensable.

Sur le plan territorial et social: investir dans la cohésion silencieuse

Les chocs futurs seront aussi sociaux et territoriaux. Les priorités pour le Maroc consistent à réduire les fractures régionales et territoriales, à investir de manière décisive dans une santé de qualité, une école qui transmet les compétences de la vie et de l’économie, un accès durable et sécurisé à l’eau, ainsi qu’un environnement protégé en tant qu’habitat humain durable.

Cet investissement est stratégique, car la cohésion interne constitue la première ligne de défense face à l’instabilité mondiale. Un pays cohérent résiste mieux qu’un pays riche mais fragmenté.

Le Maroc ne doit pas courir après le monde, mais s’y ancrer

Le monde entre dans une ère où la performance spectaculaire et la croissance fulgurante cèdent la place à une gestion intelligente et patiente du temps long. Dans un environnement instable et volatile, le Maroc n’a pas besoin de changer de cap mais de tenir le sien avec constance et abnégation. Sa force ne réside ni dans la rupture ni dans l’idéologie, révolutionnaire en apparence mais vide dans les faits, mais dans la construction patiente d’avantages structurels: stabilité, crédibilité, continuité, adaptabilité et main tendue.

Dans un monde agité, où les alignements s’ébranlent, le Maroc doit demeurer un point fixe et transformer cette fixité en puissance, en avantage compétitif durable.

Par Lahcen Haddad
Le 05/02/2026 à 11h16